L’artifice le plus efficace pour rendre les humains agressifs consiste à perturber la relation mère/ nouveau-né

Petite histoire du colostrum pour comprendre les racines de l’agressivité humaine

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Photo by Tim Bish on Unsplash

 

Le colostrum est un concentré d’anticorps.

Pour Michel Odent, chirurgien et obstétricien français promoteur de l’accouchement physiologique, le colostrum est une véritable « armée » capable de juguler n’importe quel type d’infection.

Le colostrum, c’est ce que le nouveau-né sait trouver dans le sein de sa mère avant que le lait proprement dit ne soit disponible. Le colostrum est évocateur de la première tétée, mais c’est aussi ce dont le bébé de l’homme culturel est privé. Il évoque ainsi la répression des forces instinctives. – Michel Odent

Le colostrum est un donc concentré d’anticorps. Ces substances protègent les bébés contre ce qui est étranger, qu’il s’agisse de bactéries, de virus ou de cellules vivantes qui ne leur appartiennent pas. Les plus abondantes dans le colostrum sont appelées IgA et ce sont des anticorps que le nouveau-né ne sait pas encore fabriquer et qui ne lui sont pas transmis par le placenta. Ce sont des protecteurs des muqueuses de l’intestin et de l’appareil respiratoire. Ces anticorps ont pour cibles privilégiées les bactéries et virus présents dans l’environnement de la mère, ceux avec lesquels les bébés doivent cohabiter dès la naissance.

La colostrum est également riche en lactoferrine. Il contient jusqu’à 10 grammes par litre de lactoferrine. Cette protéine peut capter et camoufler deux atomes de fer et ainsi affamer, affaiblir et rendre vulnérable les bactéries.

Le colostrum est d’une complexité inimitable et connaît une évolution rapide, au jour le jour, de ses concentrations en différentes substances nutritives et substances anti-infectieuses.

Quand il n’est pas gêné, le bébé trouve le sein tout seul.

Michel Odent affirme que s’intéresser colostrum, c’est aussi s’émerveiller devant le comportement du nouveau-né, capable de chercher le mamelon de sa mère et de le trouver, dès l’heure qui suit la naissance. Pour avoir assisté à de nombreux accouchements physiologiques en maternité ou à domicile, Odent a remarqué que, lorsque la mère et le bébé sont au chaud, l’un contre l’autre, dans la pénombre et l’intimité complète, le bébé trouve le mamelon, souvent une demi-heure, ou trois quarts d’heure ou une heure après la naissance.

Odent propose plusieurs explications au fait que le bébé est guidé instinctivement vers le mamelon. Il y a vraisemblablement plusieurs facteurs :

  • la petite différence de température avec la peau alentour, de l’ordre d’un demi-degré,
  • l’odeur (c’est pourquoi il est important d’éviter les odeurs agressives dans un lieu de naissance).

Non seulement le bébé sait trouver le sein, mais la mère encore imprégnée des hormones qui lui ont permis d’accoucher, encore dans un état de conscience particulier qui tend à la couper du reste du monde, sait tenir son bébé, sait instinctivement coordonner son comportement avec celui du nouveau-né. – Michel Odent

Pour Michel Odent, l’expression « mettre le bébé au sein », parfois utilisée à propos de la première tétée, traduit une méconnaissance des potentialités instinctives dont l’être humain dispose. Dans son expérience de la naissance à la maison, la tétée dans l’heure qui suit la naissance est la règle presque absolue. Mais personne ne « met le bébé au sein ». Il suffit juste de ne pas les gêner.

On peut d’ailleurs voir de nombreuses vidéos sur Internet de post accouchements physiologiques de bébés qui rampent sur le corps de la mère pour atteindre le mamelon.

Une question demeure : pourquoi si peu de bébés ont-ils accès au colostrum ?

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Photo by Carlo Navarro on Unsplash

Forts de notre savoir admiratif sur le colostrum et les capacités instinctives de l’être humain, nous sommes tentés de poser une innocente question : peut-on imaginer des sociétés assez cruelles pour rendre impossible la consommation immédiate de cette précieuse substance ? – Michel Odent

Dans son livre Le bébé est un mammifère, Michel Odent passe en revue toutes les stratégies trouvées par les sociétés humaines à travers l’Histoire et la monde pour rendre impossible ou limiter la consommation de colostrum. Il se trouve que la grande majorité des civilisations que l’histoire et l’anthropologie ont pu étudier ont introduit de telles stratégies, souvent violentes et à la limite de la barbarie pour les mères et les bébés à travers des séparations forcées, des aliments donnés aux nouveaux-nés (eau sucrée, miel…) etc… De nombreuses civilisations considèrent même le colostrum comme une substance mauvaise, à éviter, voire à jeter (obligeant la mère à évacuer le colostrum en se pressant les seins). Plus près de nous, peu de bébés occidentaux ont eu droit au colostrum au cours des dix-neuvième et vingtième siècles.

Odent remarque donc que cette attitude négative vis-à-vis du colostrum est quasi universelle même si, de nos jours, personne n’oserait mettre en doute ouvertement la valeur irremplaçable du colostrum.

Pourtant, tout comme l’allaitement de manière plus générale dont la promotion est vue comme une atteinte au féminisme ou une culpabilisation des femmes qui ne veulent/ peuvent pas allaiter, c’est un sujet qui dérange.

Michel Odent affirme qu’on se déculpabilise en vantant de temps à autre la valeur du colostrum, mais on entretient des conditions de naissance telles que les bébés n’ont pas la possibilité de le consommer précocement et complètement. Il est par exemple significatif que les mères acceptent plus ou moins sans protestation les séparations d’avec leurs nouveaux-nés alors qu’il serait inconcevable d’hospitaliser un enfant plus âgé sans la présence constante d’un membre de la famille.

Aujourd’hui, la société dispose de façons plus subtiles, moins directes pour réduire le contact mère-nouveau-né. Michel Odent ne peut s’empêcher de s’interroger : cette mise en parallèle des vertus scientifiquement démontrées du colostrum, d’une part, et d’une attitude universellement négative à son égard, d’autre part, induit induit un commentaire : «  Il y a bien une raison à cela. »


Odent émet alors une hypothèse forte : au cours des millions d’années qui ont constitué notre évolution, des tribus ont éliminé d’autres tribus, des civilisations ont éliminé d’autres civilisations, des groupes humains ont maîtrisé de mieux en mieux le monde animal et le monde végétal. Les seuls groupes humains qui ont eu encore des descendants sur cette planète au cours des derniers milliers d’années sont ceux qui ont su cultiver avec le maximum d’efficacité le potentiel d’agressivité dont dispose l’être humain. Ce sont ceux qui ont disposé des artifices les plus efficaces pour atteindre ce but. Or l’artifice le plus efficace pour rendre l’homme agressif consiste à perturber la relation mère-nouveau-né. Prétendre que le colostrum est mauvais est une façon simple d’affaiblir cette relation.

L’artifice le plus efficace pour rendre les humains agressifs consiste à perturber la relation mère nouveau-né

Michel Odent en conclut que répandre l’idée selon laquelle le colostrum est mauvais a été jusqu’à présent, paradoxalement, un avantage sur le plan de la sélection.

Pour une révolution colostrale (et des humains moins agressifs en évitant autant que possible la séparation mère/ bébé)

Malheureusement, la privation de colostrum n’est qu’un exemple parmi d’autres des cruautés dont dispose l’homme culturel vis-à-vis du nouveau-né (et de sa mère). De nos jours, cette « astuce » est rejeté dans nos sociétés occidentales mais on peut citer toutes les autres manières d’entraver l’accouchement physiologique (accouchement sans intimité, salles d’accouchement pleines de lumière, peau à peau encore marginal bien que de plus en plus répandu, idées reçues encore tenaces sur le fait que prendre un bébé à bras lui donne des mauvaises habitudes, critiques alarmistes au sujet du cododo, techniques de dressage au sommeil...).

Ces comportements avaient un sens tant que le mot d’ordre a été pour chaque groupe humain de dominer les autres espèces vivantes, et pour l’espèce humaine en général de dominer la planète. Au siècle de la prise de conscience écologique, les priorités du passé sont périmées, voire inversées. Le mot d’ordre est aujourd’hui de cesser la destruction de la biosphère et de préserver une attitude positive envers la vie. Les cruautés envers le nouveau-né n’ont plus aucun sens. – Michel Odent

Michel Odent parle d’une révolution colostrale qui suppose des changements d’attitude proprement radicaux, dans la mesure où ils exigent la prise en compte de nos racines les plus profondes, de notre condition de mammifères.

En effet, il fait remarque que la plupart des « experts » en nourrissons oublient de signaler qu’ils ne connaissent qu’une seule « espèce » de bébé : nés à l’hôpital, ne dormant pas avec leur mère et sevrés avant l’âge d’un an.

Le phénomène primaire, le phénomène originel qui a conduit à la dévaluation du colostrum et à la multiplication des rituels et pratiques médicales agressifs est la négation du besoin d’intimité. C’est la négation de notre condition de mammifères. Le point de départ de la révolution colostrale se situe à ce niveau. – Michel Odent

 

Je sais que le sujet de l’accouchement est hautement explosif.J’ai reçu des commentaires de personnes qui ont décidé de se désabonner de la page Facebook du blog parce que « ça va trop loin », que cette position est extrémiste et qu’elle culpabilise les femmes. Je voudrais clarifier ma démarche à ce sujet. J’ai moi-même connu un accouchement difficile et ma fille est restée un mois en service de néo-natalité. Mais j’aurais aimé avoir lu ce type d’article avant mon accouchement parce que cela m’aurait permis de faire des demandes au personnel soignant pour plus de contact (notamment en peau à peau parce que cela ne m’a jamais été proposé), j’aurais plus questionné les mises au sein à heure fixes (plutôt qu’à la demande) et j’aurais plus parlé à ma fille quand elle était en couveuse. L’idée ici n’est pas de culpabiliser les femmes (et les hommes) mais au contraire de redonner du pouvoir grâce à ce type d’information.

Il s’agit plus d’une critique des moyens modernes, presque industriels, d’accouchement (on voit bien d’ailleurs que c’est un sujet de société actuel avec le mouvement contre les violences gynécologiques) et des idées reçues de la société (sur la naissance, sur l’allaitement, sur le cododo…). Je suis également reconnaissante pour les services de néo-natalité qui sauvent de nombreuses vies mais peut-être que certaines séparations pourraient être pensées différemment et donc mieux vécues par les mères et par les bébés.

Enfin, les neurosciences ont montré que le cerveau est plastique et que les enfants auxquels on témoigne de l’empathie et de la bienveillance font preuve de résilience. Mais là encore, il faut avoir l’information sur les effets néfastes de la séparation mère/ bébé pour savoir à quel point il est important d’apporter les conditions plus tard permettant la résilience aux enfants (et aux adultes).

Pour mieux comprendre ma démarche, je vous invite à lire en complément cet autre article : Comment la capacité d’aimer se développe (et ce qui endommage la capacité d’aimer)

 

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Source : Le bébé est un mammifère de Michel Odent (éditions L’Instant Présent). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet (site de l’éditeur).

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1 réponse

  1. Celine dit :

    Merci pour tout le travail que vous faite ! Je suis maman et psychologue pour enfant et parents et vous m’avez appris bcp par vos partages précieux ! J’ai eu la chance de pouvoir être entendue par l’équipe de la maternité où j’ai accouché et d’etre sur la même longueur d’onde avec mon compagnon sur ce que nous voulions pour notre fille. Nous avons insisté pour qu’elle ne soit pas aspirée, injectée, pesée, lavée et j’en passe dès son arrivée au monde. Elle a ainsi pu et nous avons pu se découvrir, vivre pleinement ce coup de foudre durant tout le temps qu’on a voulu avant de la peser et l’habiller. De nombreuses fois on nous a invité à s’initier au bain, ce que nous avons refusé afin que sa peau reste naturellement protégée durant plusieurs jours. Cette demarche de s’opposer au corps médical, de remettre en question les habitudes est très difficile surtout qd on est en plein travail. La place du papa est donc fondamental. Avoir discuté de cela ensemble préalablement et surtout pouvoir définir ce que l’on souhaite en connaissance de cause. Cela demande une grande confiance en soi à un moment où se sent justement très vulnérable. Si nous y sommes arrivés, c’est grâce à une sage femme qui a notre arrivée nous a posé cette question magnifique : quel est votre projet de naissance ? On s’est regardé plein d’étonnement mais plein de joie en se disant : « génial on nous laisse le choix » Nous avons donc pu pleinement l’affirmer face à toutes les interventions qui ne nous semblaient pas juste pour nous et notre fille.

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