La domination adulte : réflexions sur l’adultisme

La domination adulte : réflexions sur l’adultisme

La domination adulte adultisme

Le week-end dernier, j’ai assisté aux rencontres des Vendredis Intellos et j’ai particulièrement apprécié la conférence d’Yves Bonnardel sur la domination adulte et l’oppression des mineurs.

Historique des résistances à la domination adulte

Yves Bonnardel s’est intéressé très tôt à ce sujet parce qu’il a gardé un souvenir vif des injustices ressenties lors de son enfance et de son adolescence. Il est l’auteur du livre La domination adulte : l’oppression des mineurs aux éditions Myriadis dans lequel il a fait un travail de recherche historique et sociologique en rapport avec les luttes des mineurs (à comprendre au sens d’enfant et adolescents n’ayant pas encore acquis le statut de majeurs et les droits qui vont avec tels que le droit de travailler ou de voter). Au cours de sa conférence, il a rappelé que les révoltes des mineurs ont émaillé la fin du XIX° et le XX° siècle en Europe. Ces révoltes de mineurs visaient à dénoncer l’enfermement via la scolarisation obligatoire, l’idéologie de l’enfance à protéger et à enfermer « pour son bien » et le statut de mineurs privés de droits élémentaires (comme la liberté de circulation). Il y a ainsi eu plus de 200 révoltes lycéennes contre l’enfermement scolaire au XIX° siècle.

En France, un journal a été créé en 1882 par un regroupement de lycéens pour défendre les droits de la jeunesse. Ces lycéens y faisaient une critique de l’ordre adulte et refusaient des rapports d’éducation adultes dominants/ enfants et ados dominés. Plus près de nous, dans les années 1970, un mouvement de libération de la jeunesse a été créé pour demander une libre disposition de leur vie pour les mineurs et un accès aux droits humains fondamentaux dont le statut de mineurs les prive (droit à disposer d’un budget, droit à travailler, droit à la libre circulation, droit de participer à la vie démocratique par le vote…). Les fondateurs de ce mouvement affirmaient : « Nous ne sommes pas contre les vieux, nous sommes contre ce qui vous a fait vieillir ». 

En Allemagne, le collectif Kraetzae a même intenté un procès contre l’Etat pour obligation scolaire qui serait contraire aux droits humains fondamentaux.

L’idée commune à tous ces mouvements est d’en finir avec les discriminations liées à l’âge et d’adopter une lecture critique de l’éducation en tant que rapport social où un adulte majeur a un projet sur des enfants mineurs. La catégorie de l’âge ne doit plus être un critère pertinent d’accès à certaines fonctions ou à certains droits (et ne doit pas non plus servir d’alibi pour aliéner les plus jeunes). Une devise reprise par plusieurs de ces mouvements est : « Nous sommes à nous, nous n’appartenons ni à nos parents, ni à l’école, ni à la société ». Les défenseurs des droits des mineurs demandent donc un rapport égalitaire entre adultes et enfants. Certains d’entre eux se sont organisés autour d’instances décisionnelles avec des assemblées non mixtes et ont créé leurs propres structures (mutuelles, sociétés coopératives, organisme de formation…), notamment dans certains pays d’Amérique du Sud et d’Asie. Des mineurs sont donc capables d’avoir une réflexion construite sur leur condition et de s’auto organiser pour se prendre en charge.

Réflexions sur la domination adulte

Après l’exposé d’Yves Bonnardel, nous avons eu un temps d’échange collectif en petits groupes pour réfléchir sur les problèmes posés par cette vision de l’enfance basée sur le statut de mineur. Dans mon groupe, nous nous sommes concentrés sur l’école. Une enseignante et un enfant d’une dizaine d’années (oui, nous avons mis en pratique la non discrimination liée à l’âge 🙂 ) ont beaucoup contribué au débat. L’enseignante rappelait qu’il existe une énorme différence entre les attentes des élèves quand ils entrent au collège et celles des professeurs. Au collège, tout est pénalisé et chaque erreur est sanctionnée selon un règlement intérieur très précis et rigide. Par ailleurs, tout est codé (le nombre de pages des cahiers, la taille des classeurs, les couleurs pour écrire…) alors que les enfants de cet âge ont soif d’autonomie et de sens. L’enfant de 10 ans a quant à lui énuméré une liste de choses qu’il trouvait injustes à l’école et/ou dont il ne comprenait pas le sens :

  • interdiction d’emmener des boulets à l’école parce qu’il y a un risque d’accident alors que les billes peuvent aussi être source d’accidents,
  • les punitions collectives quand un seul enfant a transgressé une règle,
  • les privations de récréation,
  • les copies de lignes en guise de punitions,
  • l’interdiction des goûters pour les enfants alors que les maîtresses ont le droit de boire le café avec des biscuits dans la cour.

Il a exprimé sa profonde déception face à l’absence de consultation des enfants par les adultes. Il nous a dit que les enfants ont des idées mais qu’ils n’ont pas d’espace ni de temps dédiés pour s’exprimer. Il a ajouté – résigné – que, même s’il s’exprimait, son avis ne serait pas pris en compte.

Nous en avons alors conclu que, comme souvent, il existe une troisième voie entre la domination (« c’est comme ça et c’est pas autrement ») et le laisser faire (« les pauvres enfants, il ne faut pas les contrarier, il faut laisser les enfants être des enfants »). Les enfants seraient capables d’entendre des règles quand on leur donne un sens et qu’elles correspondent à un besoin explicité par l’adulte. Ce n’est en effet pas la même chose de dire « Moi, en tant qu’adulte, je te fais connaître les règles sociales/ les règles de sécurité » et « Moi, adulte, je sais ce qui est bon pour toi et je te contrains pour ton bien ».

3 grands problèmes sociétaux liés à la domination adulte

La domination adulte pose trois grands problèmes sociétaux :


  • d’une part, les enfants intègrent très jeunes qu’ils ne peuvent pas compter sur la compréhension et le soutien des adultes

Là tout de suite, cela me fait penser à des problèmes de harcèlement survenus l’année dernière dans l’école de ma fille : la maman a alerté plusieurs fois l’enseignante et la directrice des problèmes dans la cour de récréation mais celles-ci ont préféré un coup accuser l’élève de mentir et, un autre coup, la maman d’être sur protectrice parce qu’elle était maman solo.. jusqu’au jour où la maman a retiré sa fille de l’école et a alerté une association SOS harcèlement et l’académie. Les enseignantes n’ont alors rien trouvé de mieux à dire qu’elles ont toujours tenu le discours aux enfants de venir les voir en cas de problèmes. Comment croire une seconde que les enfants se sentent assez confiants envers ces personnes pour oser leur confier des problèmes difficiles ?

  • d’autre part,on apprend tout au long de l’enfance à mépriser les inférieurs

Yves Bonnardel affirme que les enfants passent leur enfance à se dissocier et à refuser ce statut d’enfant car être petit signifie être dominé et méprisé. C’est quand on grandit et donc qu’on devient « supérieur » qu’on acquiert plus de droits. On devient adulte sur un oubli de ce qu’on a été, permettant la répétition du processus avec ses propres enfants. Cela pose également problème pour les adultes qui sont coupés de leur joie de vivre et qui s’empêchent eux-mêmes d’avoir des comportements d’enfant (jeu, joie, créativité..) car ils n’ont « pas l’âge ».

  • enfin, Yves Bonnardel parle « d’éducation à l’incompétence« 

Comme on restreint de plus en plus les opportunités des enfants et qu’on les assujettit à une instruction obligatoire (même en instruction en famille, les attentes envers l’acquisition de connaissances et de compétences sont présentes), on crée à la fois une enfance sur-protégée et une dérive vers l’hyper parentalité. Sans pouvoir personnel ou presque, la seule possibilité pour les mineurs est de désobéir et/ou de prendre des risques. Yves Bonnardel regrette que nous soyons produits en série par un mode de vie qui se généralise. Il nous invite à réfléchir en termes politiques, en termes de système plutôt qu’en termes d’individus. Ce sont les conditions des enfants dans notre système qui pose problème, les enfants ne présentent pas forcément des problèmes psychologiques à médicaliser.

Cette conférence d’Yves Bonnardel a éveillé en moi plusieurs liens avec d’autres auteurs, notamment au sujet de « l’adultisme » telle que développé par André Stern et les réflexions autour de l’éducation démocratique et des apprentissages autonomes tels que développés par John Holt.

John Holt a d’ailleurs écrit le livre S’évader de l’enfance (éditions L’instant Présent) dans lequel il développe en quoi le concept d’enfance telle que nous l’avons produit dans nos sociétés pose problème et dans quelle mesure nous pourrions redonner des droits humains fondamentaux aux enfants (comme la libre circulation, la possibilité de choisir son foyer/ son lieu de résidence, le droit de vote, la libre disposition d’un budget). C’est une lecture souvent déroutante qui permet de réfléchir à notre propre parentalité :

  • suis-je prêt.e à traiter mon enfant comme mon égal en droits ?
  • suis-je prêt.e à faire de mon foyer une démocratie ?
  • suis-je capable d’exprimer mes besoins et de trouver des compromis qui me satisfont moi et mon enfant, plutôt que recourir à la domination pour imposer mes décisions ?
  • suis-je prêt.a à accepter les conséquences de mes actions quand je décide de recourir à la domination (colère, rébellion, désobéissance, mensonge, inhibition de la personnalité de mon enfant par la soumission…) ?
  • suis-je prêt.e à donner plus de pouvoir personnel à mon enfant ?
  • suis-je prêt.e à me déconstruire et à autoriser à mon enfant (et à moi-même) des choses que je n’estime pas être de son âge (de mon âge) ?
  • suis-je prêt.e à laisser mon enfant s’instruire lui-même de manière informelle et autonome ?

Des questions passionnantes à explorer et auxquelles chacun.e pourra apporter sa propre réponse en fonction de son cheminement, en sachant que rien n’est jamais figé…

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Des ressources pour aller plus loin :

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