Se donner les moyens de mettre fin à la « pédagogie noire » (Alice Miller)

Se donner les moyens de mettre fin à la « pédagogie noire » (Alice Miller)

Se donner les moyens de mettre fin à la -pédagogie noire-

Cet article m’a été inspiré par une petite scène qui m’a marquée récemment. Je m’occupais d’une petite fille qui compte énormément pour moi. Ma fille était dans les parages et, se sentant un peu de côté, a commencé à s’exciter et nous tourner autour de manière bruyante. Je lui ai alors dit que j’avais l’impression qu’elle voulait que je m’occupe d’elle et qu’elle devait se sentir un peu exclue. Je l’ai invitée à nous rejoindre pour jouer à trois. La petite fille m’ alors demandé : « Tu vas punir A. dans sa chambre pour qu’elle se calme ? ». Je lui ai répondu, étonnée de cette remarque, que non. Elle a alors écarquillé les yeux comme si c’était inconcevable pour elle que je ne punisse pas ma fille pour son comportement. A moins de 4 ans, elle avait déjà intégré que les enfants excités (donc « pas sages » dans sa conception) devaient être isolés, exclus et punis… J’ai ressenti beaucoup de tristesse pour elle et me demande toujours et encore comment faire pour que les violences éducatives ordinaires ne soient plus considérées comme les seules manières de « produire » des enfants bien élevés. J’ai vraiment cette image en tête : produire des enfants standards à la chaîne en utilisant des moyens industriels (couper, raboter, façonner).

Les parents qui aiment leurs enfants devraient avoir plus que personne la curiosité de savoir ce qu’ils font inconsciemment à leurs enfants. S’ils ne veulent rien en savoir tout en se réclamant de leur amour, c’est qu’ils n’ont pas véritablement le souci de la vie de leurs enfants, mais celui d’une sorte de comptabilité de leur propre registre émotionnel. – Alice Miller, psychanalyste et spécialiste de l’influence des mauvais traitements sur les enfants

Dans son livre C’est pour ton bien, Alice Miller regrette que le domaine de ce qu’elle appelle « la pédagogie noire » (répression des émotions des enfants, devoir d’obéissance, châtiments corporels) ne se limite pas à quelques principes d’éducation dépassés datant des siècles derniers. C’est justement l’omniprésence de la pédagogie noire que la rend difficile à cerner et à éradiquer une bonne fois pour toute de la société. Tant qu’une prise de conscience collective n’aura pas eu lieu, il sera impossible de remettre en question les croyances éducatives héritées des parents dès le plus jeune âge.

La négation de l’intégrité physique et morale des enfants (à travers des punitions, des humiliations verbales, des tapes sur la main ou les fesses, des retraits d’amour, des menaces ou encore du chantage) demeure pour beaucoup d’éducateurs (parents, professionnels de l’enfance, enseignants) une chose naturelle. En effet, du fait même de ce qu’a été l’expérience de leur propre enfance, ils ne peuvent pas se représenter autre chose.

Par ailleurs, tout nouvelle information sur le vécu de la petite enfance remet nécessairement en cause la manière dont leurs propres parents les ont aimés. S’il est possible de devenir un adulte équilibré, responsable et respectueux sans passer par les punitions, comment se fait-il que j’ai été moi-même traité ainsi par mes propres parents qui sont supposés m’aimer et vouloir le meilleur pour moi ? Cette constatation peut légitimement mener à la colère : comment mes parents, si bien intentionnés furent-ils (« c’est pour ton bien »), ont-ils pu me tromper et me priver de la liberté de mes émotions ?

Se pourrait-il que la répression des sentiments, « l’équilibre » calme et maître de soi que l’on s’est péniblement imposé, et dont on est si fier, ne représente en fait qu’un sinistre appauvrissement et non pas une « valeur culturelle » comme on s’est habitué jusqu’alors à le considérer ? – Alice Miller

Alice Miller estime que c’est cette colère, si elle est vraiment exprimée et vécue, qui peut permettre le deuil de l’absurdité de nos propres sacrifices dans notre enfance. Elle écrit : « Cette démarche qui va de la colère au deuil permet de rompre le cercle vicieux de la répétition [sur nos enfants] ».

Mais cette démarche est difficile pour les individus « bien élevés » selon les principes de la pédagogie noire pour plusieurs raisons :

  • nous avons été élevés dans la répression de nos émotions, et en particulier de la colère : il nous est alors difficile de nous permettre d’éprouver de la colère envers la maltraitance émotionnelle dont nous avons été victimes;
  • reconnaître que nos parents nous ont privés du meilleur de nous-mêmes revient à se demander si nous avons été vraiment aimés par ceux-là mêmes qui sont supposés nous aimer de manière inconditionnelle;
  • la pédagogie noire nous contraint à la loyauté envers nos parents, quoiqu’ils fassent et disent sous prétexte que des parents peuvent faire du mal à leurs enfants « pour leur bien » (fessée, retrait d’amour, maltraitance émotionnelle…) : la prise de conscience que nos parents nous ont aimés et en même temps maltraités est très difficile.

Pour autant, après cette phase de colère envers nos parents pour la manière dont ils nous ont traités pendant l’enfance, nous pouvons parvenir au deuil et à la non répétition de cette pédagogie noire avec nos propres enfants. Cette phase de colère est salvatrice bien que difficile : il s’agit d’avoir la force de regarder en face ce qui s’est passé (à la fois en tant qu’enfants et en tant que parents) et d’en supporter le poids, sans rien épargner, renier ni déformer (oui, les fessées sont violentes, celles que j’ai reçues et celle que j’ai données; oui, la répression des émotions est de la maltraitance émotionnelle et j’en suis à la fois victime et auteur; non, les punitions ne sont pas une marque d’affection comme veut nous le faire croire la loi du « qui aime bien châtie bien » et j’ai souffert des punitions autant que mes enfants en souffrent). Nous pouvons arriver à faire ce travail quand nous sentons que nous avons nous-mêmes été victimes de la pédagogie noire, que nous l’avons inconsciemment reproduite mais que nous avons le pouvoir d’y mettre un terme. 

A partir du moment où ce travail de deuil est fait, alors Alice Miller estime que les parents peuvent devenir des alliés avec leurs enfants. Les parents n’ont en effet plus besoin de prouver leur amour à leurs enfants pour couvrir leurs sentiments de culpabilité (culpabilité de crier, punir, fesser, isoler…).

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4 réponses

  1. lili dit :

    Compliqué de savoir quoi penser d’A. Miller, sachant que son fils a révélé qu’elle était tout le contraire d’une mère bientraitante avec lui… de la théorie à la pratique, son histoire à elle l’a hélas rattrapée, même si cela ne remet pas en question le fond de son propos…

    • Caroline dit :

      Bonjour,

      En effet, j’avais lu cela. De même pour les enfants de Marshall Rosenberg, fondateur de la Communication Non Violente, qui ont témoigné que leur père était négligent émotionnellement parlant…

  2. Piouch dit :

    Merci pour toutes ces informations que vous partagez.

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