Les croyances obstacles à la progression de l’allaitement maternel et entravant le choix éclairé des mères

Les croyances obstacles à la progression de l’allaitement maternel et entravant le choix éclairé des mères

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Bernadette Lavollay, pédiatre, ancienne interne des hôpitaux de Paris et ancienne cheffe de clinique, consacre un passage entier de son livre Les vrais besoins de votre bébé aux croyances qui peuvent décourager les mères d’allaiter leur bébé. Elle estime important de rectifier ces contre vérités afin de permettre à chaque future mère d’avoir accès à une « information éclairée ».

En effet, des femmes hésitant entre l’allaitement et le biberon peuvent ressentir une « perte de chance » si elles n’ont pas accès à une information basée sur des preuves scientifiques au-delà des croyances et conditionnements culturels/ économiques faisant obstacle à l’allaitement.

Bernadette Lavollay nous invite donc à explorer quelques obstacles (arguments négatifs, croyances, idées reçues, représentations) à l’allaitement maternel afin d’aider chaque mère à faire le choix le plus juste pour elle, son bébé et sa famille.

La peur de l’échec

Lavollay regrette que, lorsqu’on demande à une femme enceinte si elle souhaite allaiter son bébé, elle réponde souvent : « Je vais essayer. ».

La pédiatre parle de « rendez-vous en terre inconnue » pour qualifier ce qui tourne autour de la grossesse, de l’accouchement et de l’allaitement du fait d’un discours très axé sur la prise en charge médicale, de la pression publicitaire des marques de puériculture et de lait et d’un manque de transmission d’information par l’imitation/ imprégnation.

En effet, Lavollay rappelle que les allaitements qui échouent ne sont pas dus à une incapacité à allaiter, mais, pour une grande part, à l’absence de modèles et d’accompagnement pertinent : très peu de nos propres mères ont vu de bébés au sein et elles appartiennent à une génération issue de la période où l’allaitement maternel a été au plus bas de l’histoire de l’humanité. Nous, futures et jeunes mères, avons donc un besoin essentiel de soutien, d’accompagnement éclairé, par des personnes qui nous apportent des réponses solidement prouvées, et non la transmission de croyances conditionnés par l’histoire, la culture et le marketing.

Face à ce « désert culturel de la maternité » qui s’étend devant elle, la mère ne peut que ressentir une grande peur, un désarroi immense, un vertige du corps et de la pensée. – Bernadette Lavollay

Les clichés négatifs et une absence d’information basée sur des preuves scientifiques

Presque toutes les femmes enceintes sont confrontées à un moment ou un autre à des clichés et témoignages personnels décourageants.

La grand-tante qui dit : « Oh, tu sais, dans la famille, on n’a pas de lait. »

La belle-mère qui ajoute : « Ton lait n’est pas bon, il vaudrait mieux du vrai lait au biberon. »

Le médecin qui alerte sans orienter vers des professionnels de la lactation (comme La Leche League): « Il faut compléter. »

Le papa qui s’inquiète : « Pourquoi t’embêter avec tout cela, tu ne sais pas combien tu donnes à notre bébé, reçoit-il sa bonne ration ? »

La cousine qui avertit et fait peur : « J’ai eu des crevasses très vite, un vrai calvaire, je ne te dis pas comme j’ai souffert ! »

Bernadette Lavollay affirme que nous avons maintenant suffisamment de connaissances en physiologie de l’allaitement établies sur des bases scientifiques solides pour contredire ces affirmations largement véhiculées dans notre culture occidentale.

La pédiatre écrit que nous savons que le lait est fabriqué par le bébé, en tétant souvent et efficacement. S’il n’y en a pas assez, c’est que les tétées ne sont pas assez fréquentes ou pas assez efficaces.

Cela arrive quand le nourrisson « tétouille » au lieu de prendre correctement le sein parce qu’il n’est pas positionné de façon optimale pour son confort et celui de sa maman. C’est ainsi que se créent les crevasses douloureuses.  Quand la mère et le bébé sont bien positionnés  (ce dernier ouvrant la bouche pour prendre une grande partie de l’aréole, avec une bonne succion et une bonne déglutition ainsi que des tétées fréquentes), le lait est fabriqué en bonne quantité, et il est adapté aux besoins du nouveau-né. S’il y a deux bébés, les besoins des jumeaux (ou de la fratrie en cas de coallaitement) sont satisfaits.

Il est vrai qu’il suffit de peu de choses pour que l’allaitement s’engage sur un chemin difficile (notamment la maladie voire l’hospitalisation de la mère). Dans ce cas, l’accompagnement par une personne compétente, sage-femme ou consultante en allaitement de La Leche League par exemple, est efficace pour poursuivre l’allaitement. Il est par exemple possible de reprendre un allaitement interrompu.

Au lieu de compléter très vite avec l’apport de biberons, qui réduit les chances de réussite de l’allaitement, l’aide d’une personne formée à la physiologie de la lactation peut très vite relancer un allaitement insuffisamment établi, à condition de ne pas tarder. – Bernadette Lavollay

La perte d’indépendance et de liberté

Bernadette Lavollay rappelle que ce n’est pas tant l’allaitement qui va obligatoirement fatiguer la mère mais le fait même de devenir parent. La pédiatre regrette que notre culture nous amène à avoir des pensées du type « Je vais être très fatiguée, bébé va beaucoup réclamer la nuit », « C’est un véritable esclavage, je suis à la merci de ce bébé jour et nuit », « Je ne pourrai plus manger ni boire ce que je veux ». Le fait même d’être parent est fait d’obligations nouvelles et consiste à mettre à disposition son temps et ses nuits, pour un petit être qui sera totalement dépendant.  Mais cette perte d’indépendance est liée au fait même de vivre en groupe (être en couple est déjà plus contraignant en termes de liberté individuelle que d’être célibataire).

Certaines mères allaitantes (et elles sont nombreuses) estiment pourtant que l’allaitement est moins contraignant et fatiguant que le fait de donner le biberon du fait qu’il n’y a pas de préparation ni de matériel à prévoir pour nourrir le bébé.

Ce qui va fatiguer obligatoirement une nouvelle maman, c’est d’être mère et d’avoir un enfant qui, de toute façon, sera dépendant d’elle quoi qu’il arrive, qu’elle allaite ou non, et ce pour toute la vie. – Bernadette Lavollay

Des pratiques culturelles et médicales entravant l’allaitement maternel

Berndatte Lavollay lie culture, histoire personnelle et hypermédicalisation comme obstacles à l’allaitement. Elle fait référence à ce que Winnicott appelle « la préoccupation maternelle primaire » : « Dans cet état, la mère peut se mettre à la place de son nourrisson. Elle fait alors preuve d’une étonnante capacité d’identification à son bébé, ce qui lui permet de répondre à ses besoins fondamentaux comme aucune machine ne peut le faire et comme aucun enseignement ne peut le transmettre. »


Cet état se met en place progressivement au cours de la grossesse, mais peut être plus ou moins semé d’embûches d’ordre personnel ou culturel.

L’hypermédicalisation de la surveillance de la grossesse, la faisant souvent apparaître aux yeux des mères comme une grossesse à risque, peut être un autre obstacle à l’instauration paisible de cette préoccupation primaire.

Une information prénatale qui évacue trop souvent les difficultés

Lavollay milite pour une information la plus juste possible concernant l’allaitement, aussi bien concernant ses bienfaits que les difficultés inhérentes à ce choix. Elle présente l’allaitement maternel en deux phases distinctes : le démarrage et la phase de croisière.

La première phase (celle du démarrage donc) est délicate. Elle concerne le lancement de la lactation durant les quinze à vingt premiers jours qui suivent l’accouchement et peut être difficile. Elle succède à l’accouchement et l’allaitement complète le potentiel chaos de cette période (baby blues, accouchement difficile, césarienne…). Par ailleurs, l’inexpérience personnelle et culturelle en ce domaine ajoute de la tourmente physique et psychique à la difficulté (surtout dans le cas d’une première grossesse).

Pourtant, une fois le démarrage dépassé, l’allaitement entre dans une phase de croisière plus sereine, « dans un bien-être physique, hormonal et psychologique exceptionnel, en union intime avec votre bébé ». Bernadette Lavollay explique que l’ocytocine, hormone libérée en abondance durant l’allaitement, procure un vrai plaisir mutuel.

Cela explique aussi pourquoi les mamans qui ont un allaitement bien installé souhaitent le poursuivre et ont beaucoup de mal parfois à l’interrompre tant cette période est précieuse et épanouissante pour elles. Nous sommes donc très loin d’un esclavage subi et contraignant. – Bernadette Lavollay

L’image du corps féminin

Bernadette Lavollay aborde un autre aspect qui entre en compte dans le refus de l’allaitement : le rapport de la jeune mère avec son corps lié à des craintes telles que : « Je vais déformer mes seins », « Cela fait vache laitière », « Je ne veux pas montrer mes seins en public, je suis trop pudique ».

La pédiatre rappelle que ces questions touchent à l’intime et dévoilent des représentations culturelles des seins féminins : le sein maternel et le sein sexuel. Elle regrette que notre société soit envahie et dominée par les images du sein sexuel, influençant ainsi la représentation de cet organe dans l’intimité de chaque femme et de chaque couple.

Bernadette Lavollay explique, en ce qui concerne la supposée déformation des seins par l’allaitement maternel, que  le sein peut être déformé par deux éléments :

  • d’une part, la modification de volume, surtout si elle est brutale et importante. (La puberté, la grossesse, la montée laiteuse peuvent effectivement occasionner ces modifications mais ces phénomènes sont variables d’une femme à l’autre et la femme n’a aucun pouvoir pour intervenir sur ces changements anatomiques. Par ailleurs, l’allaitement maternel bien conduit peut parfois éviter une très grosse montée laiteuse, moins contrôlable lors d’un non-allaitement.)
  • d’autre part, la qualité du tissu élastique de chaque femme (là non plus, nous n’avons aucun élément de contrôle possible).

Le rapport à la pudeur, au contact corporel, appartient à l’intimité profonde de chaque femme. La grossesse et l’accouchement sont des occasions de chamboulement profond du rapport au corps que chaque femme subit et ressent. L’allaitement peut être choisi ou non en fonction de ce ressenti. Cette décision appartient donc à l’intime de chaque mère. – Bernadette Lavollay

Le poids des intérêts économiques et de la culture qui les sert

Bernadette Lavollay déplore que l’on puisse faire pratiquer à des populations entières des actes contraires au bon sens et à la tendance naturelle, sous la pression de croyances ou d’intérêts économiques par exemple. En effet, nous pensons faire des choix libres et éclairés mais ils s’inscrivent forcément dans une histoire et une culture qui nous influencent. En ce qui concerne l’allaitement, nous sommes tous et toutes les héritiers d’une longue histoire de l’allaitement, qui s’est appuyée, depuis de nombreux siècles, sur les compléments de laits animaux, d’une part, sur les nourrices, d’autre part, dans l’alimentation des bébés français.

Par ailleurs, certains courants féministes ont contribué à mépriser l’allaitement, le considérant comme un esclavage féminin dont il était bon de se libérer.

De plus, les hommes et futurs pères n’échappent pas à ce conditionnement. De nombreux pères, partant d’un bon sentiment, souhaitent libérer leur compagne de la contrainte de l’allaitement et/ou et revendiquent comme un droit le fait de partager le nourrissage de leur bébé, au moins partiellement. Pourtant, les pères peuvent faire beaucoup pour leur enfant et pour soulager la maman, autre que le nourrissage du bébé dans les premiers mois.

 

Pour Bernadette Lavollay, tous ces éléments pèsent lourd et de façon insidieuse sur la décision d’allaiter pour chaque femme (et je dirais même chaque couple) et restent un obstacle à la progression de l’allaitement maternel en France. Il ne s’agit pas ici de culpabiliser les parents qui font le choix du biberon ou les mères qui n’ont pas pu poursuivre leur allaitement aussi longtemps qu’elles l’auraient souhaité (dont je fais partie) mais d’ouvrir la possibilité de faire des choix aussi éclairés que possible, en conscience.

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Source : Les vrais besoins de votre bébé – Les découvertes qui révolutionnent la naissance et les premiers mois de Bernadette Lavollay (éditions Les Arènes). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet.

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