Pourquoi nous minimisons la puissance du jeu libre pour apprendre (à l’école et ailleurs)…

Pourquoi nous minimisons la puissance du jeu libre pour apprendre (à l’école et ailleurs)…

En quoi l’école traditionnelle interfère-t-elle avec la puissance du jeu comme outil d’apprentissage pour les enfants ?

Pourquoi nous minimisons la puissance du jeu libre pour apprendre

Peter Gray est un psychologue américain, qui s’est spécialisé dans l’étude du jeu chez les être humains. Il est l’auteur du livre Libre pour apprendre (Actes sud éditions). Dans ce livre, il démontre en quoi la manière dont sont construits nos écoles et nos systèmes éducatifs va à l’encontre des mécanismes d’apprentissage dont la nature et l’évolution nous ont dotés.

Peter Gray explique que les humains sont animés par trois mécanismes naturels qui les poussent à apprendre :

  1. La curiosité
  2. Le jeu
  3. La sociabilité

Or il remarque que la manière dont fonctionne la plupart des écoles de nos jours contrarie les mécanismes naturels de l’apprentissage humain. Les apprentissages, la résolution de problème et la créativité sont en effet menacés par les interventions qui interfèrent avec le jeu mais améliorés par les interventions qui promeuvent le jeu libre et auto dirigé.

4 freins à la puissance du jeu libre comme moyen d’apprendre à l’école traditionnelle

1.La pression de ne pas faire d’erreur empêche les nouveaux apprentissages

Quand une tâche inclut une pensée créative ou l’apprentissage d’une compétence difficile, la présence d’un observateur ou d’un évaluateur inhibe presque tous les participants. Plus le statut de l’évaluateur est élevé (tiens, on pense aux inspecteurs qui viennent évaluer les enseignants qui se mettent souvent dans tous leurs états mais qui n’arrivent pas à concevoir que les élèves en classe subissent la même chose à chaque test/ devoir surveillé…), plus l’effet d’inhibition est élevé.

Des études ont montré que les évaluations facilitent les performances de ceux qui sont déjà doués (compétences acquises) mais inhibent celles de ceux qui sont en train d’apprendre (compétences pas encore acquises). Or les écoles sont supposées être des endroits pour apprendre et s’entraîner plutôt que des endroits pour « frimer » avec des bonnes notes quand on a déjà compris en se comparant avec ceux qui n’ont pas encore compris.

Tout se passe comme si les écoles étaient construites de manière à améliorer les performances de ceux qui performent déjà et à entraver les apprentissages de ceux qui ont besoin de plus de temps ou qui s’intéressent à autre chose que les matières dite fondamentales dont les évaluations comptent le plus.

Les évaluations ont cet effet pernicieux parce qu’elles produisent un état d’esprit à l’opposé du jeu libre. Or le jeu libre est le meilleur moyen d’acquérir de nouvelles compétences, de résoudre des nouveaux problèmes et de s’engager dans toutes sortes d’activités créatives.

2.La pression d’être créatif éteint la créativité

Teresa Amabile a conduit une étude au cours de laquelle elle a invité des adultes et des enfants à réaliser une activité créative dans un laps de temps donné (une peinture, un collage, un poème…). Pour faire des échantillons, elle a dit à certaines personnes que leurs productions seraient évaluées et classées par niveau de créativité, que leurs productions seraient présentées à un concours ou encore que les meilleures productions recevraient une récompense. Bien que la créativité soit un élément difficile à évaluer, les chercheurs se sont basés sur des critères de satisfaction personnelle du créateur en herbe, de sens et de cohérence pour déterminer le niveau de créativité de chaque production.

Expérience après expérience, il en est ressorti que les productions les plus créatives avaient été réalisées par le groupe qui n’avait reçu aucune indication (pas de note, pas de concours, pas de récompense). Les personnes de ce groupe ont donc créé pour leur propre plaisir, par amusement et par envie. C’est ce que Peter Gray appelle « jeu ».

La créativité nécessite des conditions mentales adaptées pour s’épanouir… et le système de récompense/ évaluation détériore ces conditions mentales.

3.Introduire du temps de jeu libre améliore la créativité et la capacité à résoudre des problèmes des enfants

Paul Howard-Jones, un autre chercheur en psychologie, a réalisé une étude à la suite de celle de Teresa Amabile. Il a proposé à des enfants de réaliser des collages. Une partie du groupe a été invitée à jouer à la pâte à sel auparavant et l’autre partie du groupe à copier des lignes. Il se trouve que, selon les mêmes critères que pour l’expérience de Teresa Amabile, les productions des enfants ayant joué avant le collage ont été plus créatives.

Peter Gray rapporte également une autre expérience basée sur le célèbre problème de la bougie de Duncker. Le test consiste à faire entrer des personnes dans une pièce dans laquelle se trouve une table sur laquelle sont posées une bougie, une petite boîte d’allumettes et une boîte de punaises. Il leur est demandé de fixer la bougie au mur sur un tableau de liège sans que la cire ne tombe sur la table située en dessous. La solution consiste à vider la boîte de punaises, à mettre la bougie dans cette dernière et à fixer la boîte au tableau avec des punaises. Cela nécessite donc de vider la boîte de punaises et de ne pas s’occuper des allumettes.

Alice Isen, chercheuse en psychologie,  a proposé, avant de passer au problème de la bougie, de faire regarder un film comique à certains participants, un film sur les mathématiques à d’autres et rien du tout au reste. 75% des étudiants ayant regardé le film comique ont résolu le problème, 20% des étudiants ayant regardé le film sur les mathématiques et 13% des étudiants n’ayant rien regardé.

Un état d’esprit positif améliore la créativité et le raisonnement perspicace. Peter Gray en conclut que le jeu, générateur par excellent d’émotions positives, a un effet levier sur la créativité et la résolution de problème.

4.Le jeu est un moyen pour les jeunes enfants de résoudre des problèmes logiques

Dans des expériences conduites par MG Dias et PL Harris, il est apparu que de jeunes enfants pouvaient résoudre des problème logiques dans le contexte du jeu mais pas dans un contexte formel et/ou scolaire.

Cela tient principalement au fait que, dans le jeu, les enfants sont capables d’imaginer ce qui n’existe pas, de se dégager des contraintes de pensée du type « il faut faire comme ça », « on doit faire commet ça », « on a toujours fait comme ça ».

Comment identifier ce qui relève du jeu ?

Peter Gray estime que les éléments qui permettent de définir le jeu sont des indices de sa profonde valeur éducative.

La motivation intrinsèque

Peter Gray tient à préciser que les caractéristiques du jeu ont plus  à voir avec la motivation et les attitudes mentales qu’avec la forme que peut prendre le jeu. C’est la raison pour laquelle nous faisons les choses et notre attitude vis-à-vis d’elles qui compte plus que les choses elles-mêmes. Une personne qui joue au foot peut jouer en ce sens mais pas forcément : c’est son expression, sa posture et les détails de l’action qui vont permettre de savoir s’il s’agit vraiment de jeu (ou plutôt d’une obligation, d’une contrainte, d’une habitude, d’une manière de gagner de l’argent…).

Une vision non binaire : le jeu en interaction avec d’autres motifs

Par ailleurs, le jeu ne s’inscrit pas dans une vision binaire : tout ou rien. Le jeu peut intervenir en interaction avec d’autres motifs et d’autres attitudes. Par exemple, un écrivain peut jouer quand il écrit mais cet état d’esprit joueur peut diminuer quand il pense aux futures critiques, aux deadlines de remise à l’éditeur. L’écrivain joue à 100% quand il ne pense qu’aux recherches d’idées et à l’écriture.

La confluence de 5 caractéristiques

Peter Gray précise enfii que le jeu est à la confluence de plusieurs caractéristiques :

  • le jeu est auto dirigé et auto choisi
  • le jeu est une activité dans laquelle les moyens ont plus de valeur que la fin
  • les règles du jeu ne sont pas dictées par des nécessités physiques mais par l’esprit, les besoins cognitifs/ émotionnels/ affectifs/ sociaux des joueurs
  • le jeu est imaginatif, dégagé des contraintes physiques et/ou sociales
  • le jeu implique un état d‘esprit actif et alerte mais pas stressé, pressé

Ce qui est considéré comme un jeu par certaines personnes peut ne pas l’être par d’autres, d’où l’accent porté par Peter Gray sur le qualificatif « libre ». C’est de jeux libres dont ont besoin les enfants, c’est de liberté dont ils ont besoin !

Peter Gray nous pose cette question malicieuse : si nous avions un pouvoir omnipotent et que nous pouvions doter les humains des facultés qui leur permettraient d’acquérir les compétences dont ils ont besoin pour vivre et s’épanouir, comment résoudrions-nous ce problème ? Il parait difficile d’imaginer une solution plus efficace que celle de construire, dans leurs cerveaux, un mécanisme qui les pousse à vouloir s’entraîner pour perfectionner ces compétences et en être récompensé par des émotions positives. C’est en effet ainsi que la nature a procédé et c’est la raison pour laquelle la nature a doté les humains du jeu. Mais peut-être que le jeu prendrait une dimension plus respectable quand on parle d’apprentissage et d’instruction si on parlait plutôt de « entrainement auto motivé aux compétences nécessaires à la vie ».

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Source : Libre pour apprendre : libérons nos enfants pour qu’ils retrouvent le bonheur d’apprendre et la confiance en eux de Peter Gray (éditions Actes Sud).

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1 réponse

  1. La pression et l’observation ont, en effet, le don de brimer et de briser les élans créatifs. Effectivement nos bambins ont besoin du jeu et de liberté, il est tellement dommage qu’ils ne puissent pas en jouir autant qu’ils le devraient. J’aime voir toutes ces écoles qui poussent artout en France comme l’Ecole dynamique…

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