Repenser les « caprices » en termes de besoins, d’attachement et de développement de l’enfant

Repenser les « caprices » en termes de besoins, d’attachement et de développement de l’enfant

Un caprice est un comportement de l’enfant que l’adulte ne comprend pas.

Avant de craquer face aux comportements des enfants que nous ne comprenons pas, il est préférable de prendre un temps de pause pour réfléchir à leurs besoins fondamentaux : un besoin non satisfait ou une émotion forte et désagréable peut conduire l’enfant à un comportement inapproprié. C’est justement parce que nous étiquetons les comportements des enfants comme « incompréhensible et inapproprié » que nous allons parler de « caprices ».

En fait, un « caprice » est juste un comportement de l’enfant que l’adulte ne comprend pas (ou du moins, pas encore !). Le caprice est donc le jugement, l’interprétation et l’étiquette posée par un adulte sur le comportement qu’il ne comprend pas chez un enfant. On peut donc dire que les caprices tels qu’ils sont admis dans le langage populaire n’existent pas : les adultes parlent de « caprices » quand ils ne comprennent pas les oppositions, les refus des enfants. Les oppositions, les manifestations émotionnelles, les envies et les besoins existent bel et bien en revanche.

Le problème est que l’idée de « caprice » est très prégnante dans la société : même si les choses sont en train de bouger, on entend souvent qu’il faut se méfier des caprices, que les enfants cherchent à manipuler et à dominer les adultes, qu’ils ont des intentions négatives, voire perverses qu’il faut briser absolument. Le problème est cette notion de caprice n’aide ni les enfants ni les parents.

Une question clé pour commencer à repenser cette notion de caprice serait la suivante : à quoi l’enfant dit-il oui quand il nous dit non à nous ? Cette question nous invite à penser en termes d’attachement, d’émotions, de besoins, d’environnement extérieur, de développement de l’enfant. Cette manière d’envisager les comportements des enfants désarçonnant les adultes est bien plus aidante à la fois pour les enfants ET pour les parents.

Tous les comportements humains servent une intention positive, y compris ceux des enfants. Un comportement qu’on va étiqueter de « négatif » (caprice, bêtise pour se faire remarquer, demande constante d’attention, opposition…) a donc une fonction positive. Un comportement inapproprié à nos yeux d’adultes peut être la manifestation d’un besoin fondamental aux yeux de l’enfant comme être aimé inconditionnellement, se sentir en sécurité, ou alors une demande de reconnaissance, ou encore éprouver de la joie, ou simplement un besoin de mouvement (dans ce dernier cas, on peut alors interroger le cadre et l’aménagement de l’environnement ou alors offrir un temps pour se défouler à l’enfant).

Quand il s’agit de nourrir leurs besoins d’amour et d’attention, les enfants peuvent adopter des stratégies inadaptées mais, dans tous les cas, ils cherchent inconsciemment à obtenir quelque chose qu’ils pensent ne pas pouvoir obtenir autrement.

Notre rôle de parents est alors de « mettre le décodeur » pour comprendre les stratégies adoptées par les enfants pour ce qu’elles sont : des manières inadaptées de satisfaire des besoins fondamentaux (qui sont souvent affectifs, relationnels mais qui peuvent aussi être physiologiques : faim, soif, mouvements, sommeil…). Il est donc primordial de ne pas se laisser aveugler par les aspects négatifs du comportement qui est simplement la partie visible de l’iceberg. La clé réside dans les motivations (les besoins), c’est-à-dire la partie cachée de l’iceberg.

Ainsi, une façon de comprendre le besoin caché qui s’exprime derrière un comportement étiqueté comme un caprice est de tenter de le comprendre : « qu’est-ce qui se passe ? pourquoi l’enfant agit-il comme ça ? quelle est son intention positive ? quel est le besoin que l’enfant cherche à exprimer ? est-il sous stress ? son réservoir affectif est-il rempli ? »

Cela ne passe pas forcément par le fait de poser ces questions à l’enfant car il est trop immature pour y répondre. En revanche, accepter, reconnaître et accompagner la détresse de l’enfant peut ouvrir la voie à une compréhension de ce qui se passe à l’intérieur de l’enfant (au-delà de ce qu’il donne à voir) :

« Wow, on dirait que quelque chose te dérange vraiment. »

« Tu n’as pas du tout envie de faire ça, on dirait ! ».

 

Les caprices sont des énigmes à résoudre.

Dans son livre L’enfant , Maria Montessori explique que le développement de l’enfant passe par des périodes sensibles, c’est-à-dire des stades de la croissance de  l’enfant. Ces sensibilités spéciales sont passagères et se limitent à l’acquisition d’un caractère déterminé. Pour elle, la croissance est un « travail minutieusement dirigé par les instincts ».

En effet, les périodes sensibles sont passagères et se limitent à l’acquisition d’un caractère donné. Une fois que le caractère ou la compétence en question est  acquis, la sensibilité cesse. Maria Montessori écrit que « chaque effort est un accroissement de puissance. Quand une de ces passions psychiques s’est éteinte, d’autres  flammes s’allument, et l’enfance s’écoule ainsi, de conquête en conquête. »

C’est pendant la période sensible que l’enfant devient capable de se diriger dans le monde extérieur ou de se servir de manière plus fine de ses instruments moteurs (mains, jambes…).

Mais si un obstacle survient pendant le travail de la période sensible, l’enfant connaît un bouleversement, une déformation.

Les réactions des enfants face aux obstacles extérieurs qui entravent la conquête active de leurs caractères sont généralement traitées de caprices. Les adultes appellent caprices tout ce qui n’a pas une cause apparente, « toute action illogique et invincible ». L’existence d’une période sensible peut justement se manifester par des réactions violentes, par des désespoirs que les adultes jugent sans cause, par un « moment d’inactivité inutile et désordonné ».

Pour Maria Montessori, les périodes sensibles expliquent un grand nombre de « caprices » car ces derniers sont la conséquence d’un développement imparfait et l’expression extérieure d’une perturbation intérieure. Ils représentent une tentative du psychisme de l’enfant pour se défendre contre un environnement mal adapté, pour réclamer une ambiance extérieure qui corresponde suffisamment aux besoins intérieurs.

Pour Maria Montessori, l’enfant est guidé par la puissance de l’énergie psychique en lui et il est nécessaire de chercher la cause de toute manifestation estimée capricieuse chez un enfant précisément parce qu’elle échappe aux adultes. Il y a une cause à toute manifestation, à toute réaction de l’enfant.

Ce caprice doit prendre à nos yeux l’importance d’un problème à résoudre, d’une énigme à déchiffrer. – Maria Montessori

 

Caprice et développement de l’enfant 

Une grande partie du cerveau se forme au cours des cinq premières années de la vie mais sa maturation se prolonge jusqu’à la fin de l’adolescence.  – Catherine Gueguen (pédiatre)

Le cerveau des petits enfants est immature et ils ne peuvent pas réagir comme des adultes à la frustration, à la difficulté, à la peur…Souvent, les comportements que les adultes prennent pour des « caprices » sont simplement liés à l’immaturité du cerveau des enfants. Cette immaturité peut se traduire de plusieurs manières : des consignes mal comprises, une impossibilité à réguler les émotions, des besoins affectifs très forts (réservoir émotionnel qui se vide vite et qui entraîne des stratégies plus ou moins appropriées pour le remplir), grande vulnérabilité au stress (et donc aux crises explosives), faible résistance à la frustration.

La partie du cerveau qui contrôle nos impulsions, nos émotions, le cortex préfrontal, et les circuits neuronaux reliant le cortex préfrontal au cerveau archaïque (=émotionnel) ne commencent à maturer qu’à partir de 5 ans.

Avant 5 ans, l’enfant ne peut pas contrôler ses émotions : il est incapable de prendre du recul sur ce qu’il vit. Un petit enfant vit les émotions avec beaucoup plus d’intensité que les enfants.

Catherine Gueguen fait référence à la capacité de « réévaluation » des adultes : quand nous sommes confrontés à une difficulté, une frustration, une peur, un conflit relationnel, une colère, nous avons la capacité mentale de donner une autre signification à la situation que nous vivons : raisonner, s’apaiser, revoir notre attitude, repenser notre façon de percevoir l’autre, se mettre à sa place, trouver des solutions pour améliorer la situation.

Cette réévaluation implique des structures cérébrales qui sont encore immatures chez les enfants de moins de 5 ans.

Par ailleurs, le cerveau n’est pas complètement mature avant… 25 ans (voire 30 ans selon certains neurochercheurs !).

 

Caprice et attachement

On peut très bien aimer un enfant et ne pas savoir répondre à ses besoins d’attachement. Le bébé attend la protection de la part de l’adulte et c’est à la figure d’attachement de protéger le bébé.

Dans la théorie de l’attachement, les figures d’attachement donnent le « caregiving ». Cela signifie qu’elles savent qu’elles doivent protéger le bébé. Les parents, principales figures d’attachement, peuvent le faire de manière prévisible et cohérente mais surtout se corriger s’ils se trompent.

Caregiving, c’est répondre aux besoins d’attachement et d’exploration par :

  • le partage émotionnel
  • la consolation
  • le soutien
  • la proposition de solutions
  • l’aide apportée à l’enfant plus grand pour qu’il trouve lui même ses solution

 

Le caregiving est la capacité de la figure d’attachement à :

  • percevoir et interpréter les signaux verbaux et non verbaux du bébé de manière adéquate et rapide
  • à accepter le besoin d’attachement du bébé (c’est-à-dire le fait que le bébé pleure et soit parfois triste, sans pour autant penser que le bébé fasse du cinéma)
  • être sensible à la détresse du bébé, en montrant assez d’empathie pour répondre à ses besoins
  • soutenir l’exploration du bébé et favoriser la résolution de problème ensemble
  • réguler les émotions du bébé
  • respecter son rythme de développement
  • faire sentir à l’enfant que je sens ce qu’il ressent sans être moi-même submergé par mes émotions.

 


Le bébé seul ne PEUT PAS  réguler ses émotions désagréables tout seul. Quand les parents et autres figures d’attachement répondent par une attitude de caregiving à l’enfant qui exprime un besoin d’attachement, ils envoient des messages à l’enfant :

  1. Tu n’es pas seul
  2. Je comprends ce que tu ressens même si je ne le ressens pas à ce moment-là
  3. Je vais t’aider à trouver une solution

Il en résulte que l’enfant retrouve le calme car son besoin d’attachement est comblé.

Le bébé a besoin des adultes pour réguler sa tristesse, sa peur, sa colère. Cette régulation est liée à l’interaction avec ses figures d’attachement. Quand le besoin d’attachement est activé chez le bébé, celui-ci ne peut pas l’éteindre tout seul. 

Pour expliquer l’attachement des enfants aux parents, Lawrence Cohen, psychologue américain, utilise l’image du réservoir d’amour à remplir chaque fois qu’il se vide. La figure primaire d’attachement de l’enfant est la station d’essence auprès de laquelle l’enfant a besoin de s’approvisionner. C’est auprès d’elle qu’il revient entre deux excursions dans le monde extérieur.

Le réservoir de l’enfant est vidé par la faim, la fatigue, l’isolement, la séparation, le stress, les disputes, des blessures, des écorchures… Et une personne dont le réservoir affectif est vide aura tendance à être plus sensible, à chercher de l’affection et de l’attention par des moyens plus ou moins efficaces, à être plus irritable, moins coopérative. Ainsi, porter un bébé, répondre à ses pleurs n’est pas le rendre capricieux : c’est répondre à son besoin d’attachement. De même, consoler un enfant, faire preuve d’empathie n’est pas en faire un futur tyran, c’est participer à la construction de sa sécurité affective.

 

Apprendre à raisonner en termes de besoins

Comprendre les besoins des enfants et décoder les émotions

Chacune de nos actions (enfants et adultes) est motivée par une intention positive : celle de nourrir des besoins fondamentaux non satisfaits.

Émotions et besoins vont de pair. L’éducation émotionnelle et non violente implique de trouver le besoin non satisfait qui se cache derrière une émotion car les besoins sont la vie qui cherche une expression !

liste besoins des enfants

 

Les émotions émergent pour attirer l’attention sur un besoin non satisfait. Les émotions nous préviennent que nous ne sommes plus liés à nos besoins. Les émotions des enfants doivent être donc considérées comme des signaux d’alarme.

Je vous propose une affiche avec des exemples de la vie courante, qui pourrait servir de base de travail pour apprendre à trouver les besoins insatisfaits derrière les comportements des enfants. Cette base de travail n’a pas vocation à dire ce qu’il « faut » faire ou à proposer un modèle à copier coller mais simplement une illustration de ce que peut être un échange fondé sur le raisonnement en termes de besoins et d’émotions. Si vous le souhaitez, je vous invite à trouver d’autres manières de répondre dans les situations proposées ou à imaginer d’autres situations problématiques qui pourraient être abordées de ce point de vue afin d’éviter l’escalade vers les jeux de pouvoir et la violence éducative.

Apprendre à raisonner en termes de besoins

 

Différencier envie et besoins

La plupart du temps, les enfants sont incapables de formuler leurs besoins fondamentaux mais ils peuvent faire comprendre à leur entourage quand ces besoins ne sont pas satisfaits.

Ils ne le font pas encore verbalement mais en changeant de comportement. Ils ne peuvent pas dire : « Ecoutez, j’aimerais être vu tel que je suis ». Au lieu de cela, ils se renferment sur eux-mêmes ou font en sorte de se faire clairement remarquer. Cela peut se dérouler à la maison, s’ils ont encore l’espoir que les parents réagissent d’une manière positive, mais la plupart du temps, cela se passe au jardin d’enfants, à l’école ou encore dans la rue. – Jesper Juul

Cela tient de la responsabilité des parents de bien écouter quand les enfants disent ce dont ils ont envie et ce dont ils n’ont pas envie. Les adultes sont toujours responsables de la qualité de la relation avec les enfants.

Il n’y a pas beaucoup de psychologie dans le fait de vouloir une glace ou une poupée Barbie en plus. C’est tout à fait normal. Mais quand l’enfant commence à nous tracasser et que cela crée sans cesse des conflits, ce ne sont alors ni une glace ni une poupée qui lui manquent. C’est autre chose, et c’est la responsabilité des parents de trouver ce que c’est. – Jesper Juul

Il est intéressant de noter que cela est nocif de laisser les envies des enfants diriger la vie de toute la famille. Si les enfants ont tout ce dont ils ont envie, il y a de grandes chances pour qu’ils n’aient pas ce dont ils ont le plus besoin d’un point de vue affectif : la proximité avec des adultes responsables.

besoins affectifs des enfants

Les désirs se distinguent des besoins dans le sens où les premiers peuvent se parler et être satisfaits sur un mode imaginaire.

Les désirs ou envies peuvent masquer les besoins : c’est alors aux parents qu’incombe la (difficile) tâche de révéler les besoins exprimés derrière un désir. Le propre du désir est d’être entendu, partagé, relié à l’ensemble des interrogations de l’enfant : quel est le message que l’enfant veut faire passer quand il réclame ceci ou cela avec insistance ou de manière disproportionnée/ inappropriée ?

Dans une famille, il est important que chacun se sente libre de dire ce dont il a le plus envie. En revanche, nous pouvons garder en tête que c’est le début de la conversation, pas la fin !

Accueillir les émotions

Une fois qu’on a dit tout cela, les comportements qu’on étiquette de caprices ne disparaissent pas pour autant. La nature humaine reste la nature humaine et les enfants restent de enfants.

Repenser les caprices ne veut pas dire céder à tout, dire oui tout le temps mais invite à se connecter émotionnellement et à respecter l’enfant.

Non, il n’est pas possible de voyager en voiture sans ceinture mais il est en revanche possible de reconnaître les émotions vécues par l’enfant (« c’est désagréable d’être attaché, tu n’aimes pas ça, tu avais encore envie de jouer… »).

Non, il n’est pas possible d’acheter tout le magasin de jouets mais il est en revanche possible de noter sur une liste des souhaits ce qui lui fait envie (cette liste servant de base pour Noël et les anniversaires).

Non, il n’est pas possible d’arriver en retard à l’école mais il est en revanche possible de comprendre ce qui anime l’enfant le matin :  « Si je comprends bien ce que tu dis, la raison pour laquelle tu as besoin de temps le matin, c’est parce que… (répéter avec ses mots). Si tu aimes rester un petit plus au lit, c’est pour… Ce qui te manque pour te lever dès que je t’appelle, c’est…Ce que tu n’aimes pas le matin, c’est que… Maintenant j’ai bien compris que pour toi, il est important de : (répéter les bonnes raisons de l’enfant). Tu sais aussi que ce qui est important pour moi, c’est d’être à l’heure à l’école et au travail, car sinon, cela me stresse. Les horaires pour aller à l’école et au travail étant imposés, tu ne peux pas négocier avec ta maîtresse d’arriver plus tard, ni moi avec mon patron ou mes clients. C’est bien dommage, mais c’est comme cela. Par contre, ce que je ne veux plus, c’est que tous les deux, on se chamaille tous les matins, car je t’aime.»

 

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