Pourquoi la violence s’auto alimente de générations en générations (les effets de la mémoire traumatique et des violences éducatives ordinaires)

Pourquoi la violence s’auto alimente de générations en générations (les effets de la mémoire traumatique et des violences éducatives ordinaires)

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Dr Muriel Salmona est psychiatre-psychotraumatologue, chercheuse et formatrice en psychotraumatologie et en victimologie. Elle est l’autrice de plusieurs livres au sujet des violences faites aux femmes et aux enfants, et notamment du livre Châtiments corporels et violences éducatives : pourquoi il faut les interdire en 20 questions réponses (éditions Dunod). Dans ce dernier livre, elle se penche particulièrement sur les effets de la violence éducative (y compris la violence éducative dite « ordinaire » comme les fessées, les gifles, les pincements, les tirages d’oreilles, les humilitation verbales, les secousses…).

Ainsi Muriel Salmona écrit au sujet du fonctionnement de la mémoire traumatique : « La violence génère un état de sidération des fonctions supérieures du cerveau (cortex frontal et hippocampe) qui, en empêchant le contrôle et la modulation de la réponse émotionnelle, entraîne un stress dépassé avec des sécrétions non contrôlées d’hormones de stress (adrénaline et cortisol) qui représente un risque vital cardiologique et neurologique. Pour échapper à ce risque, le cerveau met en place un mécanisme de sauvegarde neurobiologique avec une production d’un cocktail de drogues assimilables à de la morphine et de la kétamine, qui fait disjoncter le circuit émotionnel. Cette disjonction isole la petite structure sous-corticale responsable de la réponse émotionnelle (l’amygdale cérébrale) et stoppe la sécrétion d’adrénaline et de cortisol par les surrénales, ce qui évite le risque vital mais crée un état de dissociation traumatique avec anesthésie émotionnelle du fait de l’interruption du circuit émotionnel, et une mémoire traumatique du fait de l’interruption du circuit d’intégration de la mémoire. Cette mémoire traumatique est une mémoire émotionnelle qui n’a pas été intégrée par l’hippocampe pour la transformer en mémoire autobiographique. Elle n’est pas consciente et elle contient, de façon indifférenciée, les violences, leurs contextes, les ressentis, les cris, les paroles de la victime et de l’agresseur. Au moindre lien rappelant les violences, elle est susceptible d’envahir le psychisme de la victime, et de lui faire revivre tout ou partie de ce qu’elle a subi, comme une machine infernale à remonter le temps. C’est une torture, elle transforme l’espace psychique de la victime en un terrain miné. »

Pour y échapper, en l’absence de compréhension des mécanismes et de soins spécifiques, deux stratégies de survie peuvent être mises en place :

  • des conduites d’évitements et/ou de contrôle,
  • des conduites dissociantes pour s’anesthésier.

Les conduites dissociantes ont pour but de reproduire l’état de dissociation provoqué par la disjonction (par exemple, à travers la consommation d’alcool ou de drogues), ou de provoquer par le stress une « disjonction forcée, à l’origine d’un état dissociatif ». On comprend alors que les conduites dissociantes (qui peuvent prendre diverses formes telles que conduites addictives, mises en danger, violences envers soi-même ou envers les autres) servent à créer un « état d’anesthésie émotionnelle qui permet de ne plus ressentir l’effet de la mémoire traumatique ».

Une personne colonisée par une mémoire traumatique parce qu’elle a été victime dans le passé de violence peut donc se montrer violente pare que l’anesthésie émotionnelle procurée par ces violences lui est utile pour éteindre des angoisses profondes provenant de son passé.

Dans nos sociétés, les femmes, et encore plus les enfants, servent de « fusibles » pour cette anesthésie émotionnelle (à savoir que les femmes peuvent elles-mêmes se montrer violentes sous le coup de leur mémoire traumatique, la plupart du temps envers leurs propres enfants).

Pour autant, rappelle Muriel Salmona, la violence reste toujours un choix, « une facilité dont l’agresseur est entièrement responsable ».

La violence est plus facile que d’autres manières de neutraliser la mémoire traumatiques, comme des stratégies d’évitement (hypervigilance et contrôle, retrait social, soumission) ou d’anesthésies (conduites à risque, alcool, drogue). En effet, s’insurge Muriel Salmona, la société stigmatise plus les troubles psychiatriques et les conduites addictives des victimes que les violences qui leur sont faites.

Le problème est que cette violence passée sous silence (notamment les violences éducatives ordinaires) est une « usine à fabriquer de nouvelles victimes et de nouvelles violences. »

Les justifications habituelles au sujet des violence sur les enfants ne sont que des leurres (par exemple : « On va en faire des enfants rois si on leur laisse tout passer », « Il mériterait une bonne claque », « Il faut leur montrer qui commande », « Si je n’avais pas reçu de fessée dans ma jeunesse, j’aurais mal tourné », « J’en ai pris et j’en suis pas mort », « Je remercie mes parents de m’avoir bien élevé »…).

C’est ainsi que les enfants deviennent des fusibles de choix pour des adultes traumatisés qui cherchent à se débarrasser à tout prix des ressentis insupportables déclenchés par leur mémoire traumatique. – Muriel Salmona

Par ailleurs, la violence est addictive. Une petite claque ou une fessée peut être la voie ouverte vers des violences plus graves, d’autant plus que personne n’a la même définition de la violence, surtout envers les enfants. L’absence de compassion éprouvée envers la victime liée à l’anesthésie émotionnelle des agresseurs combinée à la tolérance de la société envers les violences dites « ordinaires » (claques, fessées, humiliations verbales, tirage d’oreilles ou de cheveux…) font le lit des violences sociétales, dans un cercle vicieux qui s’auto alimente.

Muriel Salmona s’étonne d’ailleurs que la violence de nombreux jeunes adolescents et leurs conduites à risques dissociantes soient sévèrement condamnées alors qu’elles sont directement issues des violences subies dans l’enfance (Muriel Salmona rappelle un sondage de 2014 où 67% des sondés français disent avoir déjà donné une fessée à leurs enfants).

Les violences et les troubles des conduites et du comportement des adolescents sont considérés comme bien plus graves que ceux des adultes, et la plupart du temps on ne se pose aucune question sur les violences familiales qu’ils ont pu subir. On considérera même qu’il s’agit d’enfants et d’adolescents-rois, à qui on a laissé tout faire sans aucune limite et qui n’ont pas été assez punis ! – Muriel Salmona

On comprend alors pourquoi Muriel Salmona s’engage publiquement et activement pour une loi contre les violences éducatives et pour une information du grand public sur les mécanismes de la mémoire traumatique afin de briser le cercle vicieux de la violence qui s’auto-alimente de génération en génération.

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Source : Châtiments corporels et violences éducatives : Pourquoi il faut les interdire en 20 questions réponses de Muriel Salmona (éditions Dunod). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet.

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2 réponses

  1. Catherine dit :

    Mes grands-parents ont tous subi, à des degrés divers, les violences de la guerre. Puis ils ont tenté d’oublier et de se reconstruire. Mon père raconte n’avoir jamais reçu la moindre fessée. Mais c’était aussi une époque où il y avait peu de tentations, et beaucoup de lien entre les personnes dans un petit village : les enfants étaient toujours plus où moins sous le regard d’un adulte.
    Pourtant dans mon enfance, nous avons reçu beaucoup de fessées et de réprimandes. Je crois que mes parents ont été dépassés par la société de consommation qu’ils ne comprenaient pas . Je leur pardonne les fessées car il me semble que ce qui est pire encore, c’est la violence par les mots : tu es méchante, tu n’arriveras à rien etc….
    Avant d’être maman, j’ai eu une amie qui était toujours positive avec ses enfants, et c’est ce que j’ai voulu reproduire avec la fille. J’ai été une maman positive avec passion. Jamais de fessées, et surtout jamais de mots qui jugent. Mais je n’ai pas pu éviter les violences de la société : la solitude, la difficulté de gérer la vie de mon enfant quand on doit passer de longues heures au travail, les regards peu empathiques envers une maman qui faisait de son mieux malgré peu de moyens. Et progressivement, ma fille est devenue violente, envers moi, mais surtout envers elle.
    On reproche beaucoup aux parents, mais il y a surtout des choix de société qui génèrent de la violence, en particulier chez les perdants de la société de consommation.

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