La capacité à s’entraider et coopérer est à la fois innée et culturelle chez les humains

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Crédit illustration: pch.vector/ freepik.com

Une tendance humaine innée à coopérer…

Michael Tomasello, psychologue cognitiviste américain et auteur du livre Pourquoi nous coopérons, a montré qu’autour de leurs premiers anniversaires (quand ils commencent à marcher, à parler et à devenir des êtres de culture), les enfants humains sont déjà coopératifs et serviables dans de nombreuses situations (mais pas dans toutes). Or, à cet âge, ils n’ont pas appris cette tendance à coopérer des adultes : elle leur vient naturellement.

Par exemple, des enfants de 18 mois sont amenés à regarder passivement un adulte qui range des magazines dans un placard. Ensuite, dans un deuxième temps, l’adulte a du mal à ouvrir les portes parce que ses mains sont encombrées de magazines et l’enfant étudié l’aide à les ouvrir. Puis, ayant compris le processus, l’enfant, lors de la troisième phase, anticipe : il ouvre la porte par avance, ce qui aboutit à la création d’une activité collaborative consistant à ranger les magazines. Dans certains cas, l’enfant indique même à l’adulte où mettre les magazines (à l’aide d’un geste de pointage).

A travers plusieurs études et recherches de ce type sur des enfants de 14 à 24 mois, Tomasello a montré que le comportement précoce d’aide chez les enfants humains n’est pas le résultat de la culture et/ou des pratiques parentales de socialisation mais est inné. Il explique cela pour plusieurs raisons :

  • l’altruisme apparaît spontanément chez les humains vers 1 an, avant le langage parlé),
  • ce comportement n’a pas besoin d’être encouragé ou valorisé par les parents pour se produire),
  • donner une récompense à un jeune enfant pour ses actes altruistes le rend dépendant à la récompense et l’enfant ne reproduit ensuite le même comportement que s’il est sûr d’obtenir la récompense),
  • toutes les cultures sont marquées par ces comportements précoces d’entraide chez les jeunes enfants).

… petit à petit influencée par le processus de socialisation qui repose sur la compétition

Cette tendance innée à coopérer est graduellement influencée par divers facteurs (tels que le jugement que les enfants forment sur la réciprocité potentielle qu’ils vont obtenir ou encore leur préoccupation de la manière dont ils sont jugés par les autres personnes de leur groupe). Ces facteurs sont essentiels pour l’évolution de la « coopérativité » naturelle des humains.

En grandissant, les enfants humains commencent à internaliser plusieurs normes sociales spécifiques de leur culture telles que la manière dont on fait les choses, dont on doit faire les choses pour devenir un membre du groupe. Certes, les enfants humains possèdent des prédispositions à la coopération mais ces prédispositions sont façonnées par le processus de socialisation (à partir de 3 ans). Or notre processus de socialisation repose sur la compétition dès l’école (3 ans coïncidant avec l’entrée à l’école dans la plupart des pays occidentaux). Henri Laborit (neurobiologiste) estime que notre biologie nous interdit de concevoir le monde d’une façon différente de celle imposée par nos automatismes socio-culturels. Cela signifie qu’il est très difficile, voire impossible, de se défaire de la comparaison systématique et de la volonté de dominer les autres à l’âge adulte quand on a baigné dans une culture ultra concurrentielle dès l’enfance (et passé 15 ans dans un système éducatif basé sur les notes et les classements).

L’enfant entre […] très tôt dans la compétition. Il doit être premier en classe, bon élève, faire des devoirs, apprendre ses leçons qui toutes déboucheront plus ou moins tôt sur un acquis professionnel. […] Comment se regarder soi-même avec une certaine tendresse si les autres ne vous apprécient qu’à travers le prisme déformant de votre ascension sociale ? – Henri Laborit (Éloge de la fuite)

 

Notre culture est empreinte de compétition.

Nous ne sommes rien sans les autres et, en même temps, vivre ensemble entraîne la mise en place d’une hiérarchie.

Dans son livre Éloge de la fuite, Henri Laborit écrit que le système nerveux d’un enfant humain ne deviendra jamais un système nerveux humain en dehors de tout contact humain. Cela signifie qu’il faut que le système nerveux humain soit façonné par le contact avec les autres et que ceux-ci, grâce à la mémoire que nous gardons de ces contacts, pénètrent en nous et que leur humanité forme la nôtre. Nous n’existons pas comme humains sans les autres et donc sans la culture.

Pour Laborit, nous ne sommes rien sans les autres et, en même temps, les autres sont des ennemis potentiels car tous les humains sont en compétition pour la gratification. Dans la pensée de Laborit, gratification est synonyme de conservation ou restauration du bien-être, c’est-à-dire de “l’équilibre biologique“.

Le plaisir est lié à l’accomplissement de l’action gratifiante. Pour Laborit, l’action gratifiante est celle qui nous permet de survivre. Il en déduit que la recherche du plaisir est la la loi fondamentale qui gouverne les processus vivants. Le problème est que cette action gratifiante se heurte la plupart du temps à l’action gratifiante d’un autre humaine. Henri Laborit insiste sur le fait que les humains agissent dans un certain espace-temps où se trouvent les objets et les êtres nécessaires à assouvir leurs besoins fondamentaux. Pour continuer à se gratifier, donc à survivre, les humains ont tendance à s’approprier ces objets et ces êtres et entrent en compétition pour cette appropriation avec les autres humains qui ont besoin de ces mêmes objets et êtres sur le même territoire (et dans le même temps).

Les système hiérarchiques apparaissent précisément pour assurer la survie de l’espèce.

Dès qu’il y a compétition, il y a établissement d’un système hiérarchique et donc d’un dominant et d’un dominé. Ces système hiérarchiques apparaissent pour assurer la survie de l’espèce. Pour le dominé, la recherche de plaisir ne devient plus qu’une recherche du non déplaisir. En effet, la soumission à la hiérarchie est récompensée par l’intégration sécurisante dans le groupe social et toute déviation devient punissable (et source de déplaisir, contraire à la recherche vitale du plaisir). Il est ainsi possible de trouver le bonheur dans la soumission puisque la soumission du dominé lui évite la punition sociale (à travers l’exclusion ou la stigmatisation). Comme nous avons un besoin de sécurité amenée par l’appartenance au groupe, il est difficile de s’émanciper du conformisme à cette culture compétitive, même dans le rôle des dominés.

Dans les premiers temps de l’espèce humaine, les plus forts s’imposèrent dans la hiérarchie dominés/ dominants. Dans notre culture, cette hiérarchie favorise ceux qui manipulent l‘information technique abstraite nécessaires à la création de machines et à la production intensive de marchandises.

Il est utile de savoir que, derrière un discours prétendument altruiste et généreux, se cachent des motivations pulsionnelles, des désirs de dominance inassouvis, des apprentissages culturels, une soumissions récompensée à leurs interdits ou une révolte inefficace contre l’aliénation de nos actes gratifiants à l’ordre social, une recherche de satisfaction narcissique. – Henri Laborit

 

Les pénuries, les coups durs et les milieux hostiles font émerger l’entraide malgré une culture de compétition.

Les bénéfices de l’entraide à court et long termes

Nos sociétés occidentales modernes se trouvent sous l’emprise d’une culture empreinte de compétition pour les biens de consommation dont l’accumulation assure une place de dominants dans la hiérarchie.

Dans son livre Une autre fin du monde est possible (Anthropocène), Pablo Servigne remarque que, dans nos sociétés, ce sont les pénuries, les coups durs et les milieux hostiles qui font émerger l’entraide. On retrouve ce principe sur deux temporalités différentes : à court terme (une vie humaine) et à long terme (temps de l’évolution humaine).

En cas d’urgence, les gens s’auto-organisent et s’entraident de manière puissante et extraordinaire. A long terme, les groupes humains qui ne coopèrent pas ont moins de chance de survivre.

Il ne reste chez eux que la sensation aiguë d’être humain, d’avoir besoin de sécurité, d’avoir besoin d’aider l’autre. Entraide et altruisme émergent spontanément, comme ce fut le cas aussi bien le 11 septembre 2001 à New York qu’au Bataclan à Paris en 2015. Tout cela se passe sur le temps court, quelques heures, quelques jours. Ensuite, sur le temps long de l’évolution biologique, un environnement hostile fait émerger l’entraide entre organismes, tout simplement parce que ceux qui adoptent des stratégies solitaires ou égoïstes ont beaucoup moins de chances de survivre. – Pablo Servigne

Face à des situations de stress ou de ressources limitées, les individus d’un même groupe ont de meilleures chances de survie via l’entraide et les conflits avec d’autres groupes (par exemple, d’autres nations) peuvent être utilisés pour renforcer la cohésion du groupe initial (par exemple, via le patriotisme).

Les groupes humains qui ne s’entraident pas auront moins de chance de s’en tirer.

Pour Pablo Servigne, une perspective d’effondrement laisse entrevoir un avenir où les groupes humains qui ne s’entraident pas auront moins de chance de s’en tirer.

Cette conclusion est d’autant plus vraie que nous allons devoir travailler dur tout en acceptant que notre niveau de vie baisse. Pablo Servigne rappelle que le niveau de vie d’un Européen moyen est de 400 « esclaves énergétiques », ce qui signifie que chacun de nous consomme quotidiennement une quantité d’énergie équivalente à la force de travail de 400 personnes en bonne santé. Si ces « esclaves énergétiques » (les énergies fossiles) s’amenuisent ou disparaissent, nous devrons redécouvrir l’efficacité du travail en groupe.

Nous nous rendrons compte que ce qui a permis l’émergence de comportements égoïstes et individualistes n’était autre que la richesse et l’abondance (c’est-à-dire un milieu où l’aide de l’autre n’est pas nécessaire, et où la compétition ne comporte pas de risques réels). – Pablo Servigne

 

Quand l’entraide elle-même s’effondre

Contrecarrer la culture de la compétition par une culture de l’entraide…

Pablo Servigne explique que notre société est assoiffée de liens et de sens, car elle en a asséché les sources. Pour lui, il y a trois types de liens essentiels à retrouver :

  • le lien à soi,
  • le lien aux autres
  • le lien à la nature.

Pablo Servigne estime qu’il existe un risque que l’entraide elle-même s’effondre. Il écrit que l’entraide dans un groupe (même quand elle est spontanée et puissante) peut rapidement s’effondrer si les interactions de réciprocité entre individus ne sont pas renforcées par “des normes sociales telles que la récompense des altruistes, la punition des tricheurs, le phénomène de réputation, ainsi que le besoin fondamental de sentir au sein du groupe de la sécurité, de l’équité et de la confiance.”

Par conséquent, il est logique (et observé) de penser que, dans un premier temps, de graves catastrophes ponctuelles provoquent l’émergence d’actes prosociaux (solidarité, altruisme, entraide) mais qu’avec le temps, si aucun mécanisme institutionnel (même précaire) n’est mis en place entre les individus réorganisés, le chaos social puisse facilement revenir et dégénérer en conflits meurtriers.- Pablo Servigne

… le défi des prochaines années !

Servigne en conclut que le défi pour ces prochaines années est d’arriver à mettre en évidence la toxicité de notre culture de la compétition, de la dénoncer et de la transformer. Ce défi est d’autant plus grand que le maintien d’une culture de l’entraide reste fragile. Elle nécessite beaucoup de pratique et de volonté tant que n’auront pas été mises en place des « architectures invisibles » efficaces.

Ces « architectures invisibles » sont les normes et valeurs de la culture dominante : charge à nous de remplacer la compétition et le fameux (mais archi faux) “no pain no gain” par la coopération et la douceur envers soi et les autres.

culture de competition

Pour un changement politique profond : comment établir une culture de résistance ?

Laborit appelle à une “culture faisant l’école buissonnière, le nez barbouillé de confiture, les cheveux en broussaille, sans pli de pantalon et cherchant à travers les taillis de l’imaginaire le sentier du désir”. Ce changement du culture peut passer par trois points :

  • une éducation respectueuse
  • des communautés fortes
  • des meneurs éclairés.

Une éducation respectueuse

En ce qui concerne les enfants, les écoles démocratiques ou les mouvements s’inspirant des mouvements libertaires (Francisco Ferrer, Paulo Freire, Ivan Ilich entre autres) insistent sur la notion de liberté et de coopération. Ce type d’éducation peut faire émerger une nouvelle culture qui encourage et promeut l’entraide. Elle est incompatible avec la notion de notes et de classement.

De plus, une éducation respectueuse des droits des enfants (de leur dignité, de leur intégrité, de leurs émotions et besoins) permet aux enfants de développer une vision du monde et des autres confiante. Les enfants qui n’ont pas besoin de se faire mal ou de faire du mal aux autres pour éviter d’allumer leur mémoire traumatique  (consécutive à des violences éducatives même dites ordinaires) contribueront à un monde plus respectueux.

Pour aller plus loin : La méconnaissance de la mémoire traumatique alimente le cercle vicieux de la violence

Des communautés fortes et respectueuse des droits des êtres vivants

En ce qui concerne les adultes, s’intéresser aux cultures de résistance peut aider à changer d’état d’esprit de la compétition vers l’entraide respectueuse des droits des êtres vivants (ex : Suffragettes, luttes pour l’abolition de l’esclavage et pour les droits civiques aux États-Unis, luttes ouvrières, résistants de la 2nde guerre mondiale, mouvements anarchiques notamment).

De plus, nous avons le devoir de construire des communautés fortes et prendre soin des relations au sein de ces communautés. Or cela ne peut que se faire dans le temps long. Dans leur livre Deep Green Resistance, les auteurs affirment que l’idée d’une “communauté instantanée” est aussi contradictoire que celle du fast food (et à peu près aussi nourrissante).

Une vraie communauté requiert du temps, du respect et de la participation; cela signifie, plus simplement, qu’elle implique de prendre soin de ceux qui la constituent. […] Le concept de communauté a été détruit au point que nous ne connaissons pas le nom de ceux qui vivent à vingt mètres de chez nous et que la communication a été réduite au bruit des claviers. Ceux d’entre nous qui viennent de ce monde ne partent pas juste de zéro : ils partent du négatif. Heureusement, nous pouvons apprendre de l’Histoire, de certains de nos camarades qui viennent de communautés moins viciées, de nos aînés qui se souviennent encore de ce temps où la vie était organisée autour de besoins humains plutôt que de profits des entreprises. […] Les gens ont besoin du soutien émotionnel d’une communauté fonctionnelle qui croit en la résistance, ainsi que d’une atmosphère intellectuelle qui encourage l’analyse, la discussion et le développement d’une conscience politique.- Lierre Keith (Deep Green Resistance)

Des meneurs éclairés

Cette culture de la résistance ne passe pas par un refus en bloc de l’autorité et des “anciens”. Les auteurs de Deep Green Resistance militent pour une culture de résistance qui “doit faire fusionner l’idéalisme et le courage typique de la jeunesse avec la connaissance, l’expérience et la pensée à long terme de la maturité“.

Par ailleurs, ils ne rejettent pas l’idée de meneurs car ce sont les meneurs qui élaborent et diffusent un langage commun ainsi qu’une direction à long terme. Toutefois, ces meneurs sont révocables (et l’assument pleinement). Ils préparent et anticipent perpétuellement leur remplacement. Ils ne peuvent être efficaces et légitimes que s’ils ont acquis une connaissance de soi et des besoins sociaux des humains. Un meneur éclairé a pris le temps de se connaître au mieux, de comprendre les motifs de ses actions et de celles des autres; un meneur éclairé ne se sent pas obligé de mener une guerre ou de dominer les autres pour se sentir exister, se sentir digne d’être aimé ou pour gagner le droit de continuer à vivre. Un meneur éclairé n’est pas un gourou qui, sous couvert d’agir pour le bien des autres, agit pour son propre bien.

Si nous acceptons la nécessité du leadership, nous pouvons passer de la protection à l’attente. La loyauté marche dans les deux sens. La clarté des idées et de l’articulation des objectifs, ainsi que le courage personnel, peuvent hisser un organisateur, un enseignant, un écrivain ou un orateur à une position de leadership. En échange, ceux qui acceptent d’être dirigés sont en droit d’exiger une solide éthique personnelle , un dévouement sans faille et la priorisation du mouvement de la part des meneurs. Le charisme et le statut peuvent être utilisés de manière hideuse et les individus qui se servent du pouvoir pour leur bénéfice personnel ou leurs exploits sexuels doivent, de toute évidence, être destitués. – Lierre Keith (Deep Green Resistance)

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Sources :

Pourquoi nous coopérons de Michael Tomasello (éditions Presses Universitaires de Rennes).

Une autre fin du monde est possible (Anthropocène) de Pablo Servigne (éditions Le Seuil).

Éloge de la fuite de Henri Laborit (éditions Folio Essais).

Deep Green Resistance de Derrick Jensen, Lierre Keith, Aric Mcbay (éditions Libre).