3 symptômes de nos rapports biaisés aux enfants

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1.Toujours plus tôt : la rentabilité appliquée à l’enfance

L’enfance est un temps pour faire grandir les enfants. L’objectif est d’atteindre en fin d’enfance des enfants équilibrés, instruits, suffisamment souples pour s’adapter aux contraintes de la vie et aux attentes de la société et de la culture dans laquelle nous vivons, mais avec des personnalités suffisamment affirmées pour pouvoir apporter leur part de transformation au monde au moment où ils en seront des acteurs autonomes.

De nos jours, cette évidente sagesse semble s’effacer devant une précipitation pédagogique (à l’école et à la maison).

Il y a aujourd’hui une pédagogisation des relations parents-enfants (rentabiliser les temps, les jeux, les liens pour faire apprendre). – Sylviane Giampino

Les enfants sont assaillis de jeux éducatifs de plus en plus tôt… même sur le pot !

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Le fait de vouloir faire apprendre des choses (couleurs, noms des animaux, comptine numérique…) de manière trop précoce peut être efficace en termes cognitifs (les acquisitions précoces sont effectives) mais présentent des risque d’altération du développement par ailleurs :

  • repères spatio-temporels,
  • latéralisation,
  • réflexes primitifs rémanents.

Une psychologie du visible a pris l’espace au détriment d’une psychologie des profondeurs. Il y a aujourd’hui une remontée de la pensée déterministe qui prend 3 formes :

  • déterminisme neuro biologique/génétique (on peut savoir tôt quand un enfant ne va pas bien et en déterminer comment il va « tourner »)
  • déterminisme  sociologique (c’est l’idée des populations cibles : certaines populations sont plus pathogènes que d’autres et on saurait comment y remédier. Or il vaut mieux agir sur les facteurs à risque (chômage, dépression des parents, pauvreté, ségrégation géographique, grossesse précoce…) plutôt que vouloir psychologiser les difficultés des enfants car on va « soigner » les symptômes des enfants mais pas la difficulté qui touche la famille, la société)
  • déterminisme psychologique (« tout se joue avant… » pousse à devoir dresser très tôt les comportements des enfants car ces derniers doivent apprendre à respecter les limites, à contrôler leurs impulsions, à respecter l’autorité…)

Il faudrait donc redresser les choses de plus en plus tôt. On est tous d’accord pour dire qu’il vaut mieux s’occuper des enfants le plus tôt possible. Mais les questions sont : comment ? pour faire quoi ? avec quel état d’esprit ?

Les outils éducatifs de type behavioriste (raisonnement en termes causes et conséquences « logiques », récompenses et punitions) génèrent de manière plus ou moins efficace des actes conformes, mais ne forment pas des esprits éthique, vifs et créatifs. L’acte doit transiter par les opérations de pensée : apprendre à un enfant à « bien » se comporter sans que cela transite par les opérations de pensée est inefficace, voire dangereux (car on génère de l’obéissance aveugle).

 

2. Toujours plus malade : les troubles qui montent

C’est l’idée d’une prévention et d’un dépistage de troubles. 3 troubles sont majoritairement sur diagnostiqués chez les jeunes enfants :

  • les troubles opposants
  • le TDAH (trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité)
  • le trouble des conduites

Or il suffit qu’on ait l’idée qu’on peut calmer un enfants (à l’aide de Ritaline notamment) pour qu’on ne soit pas dans la même mobilisation interne de rechercher de solutions pour aider cet enfant. Le médicament apparaît comme LA solution et décharge de repenser l’environnement, les méthodes éducatives, la pédagogie, les systèmes scolaires…

Les enfants qui seront les plus performants seront les enfants qui sont capables d’avoir une certaine dose d’agitation, de créativité, d’adaptation, de faire plusieurs choses en même temps. – Sylviane Giampino

 

3. Toujours plus moralisateur : surmoralisation des expressions tâtonnantes de l’enfant

C’est la philosophie de l’entreprise qui gagne la psychologie et la pédagogie. Avec le principe des points ou des régulateurs de comportement (rouge, orange, vert/ smileys plus ou moins contents/ nombre de perles…), les enfants peuvent être perturbés :

  • ils se demandent qui leur sourit avec les smileys (qui me sourit ? qui fait la tête ?),
  • ils regardent leurs points/ leurs couleurs et se comparent, vont se moquer, vont voler des perles, développent des phobies du rouge…,
  • certains vont déclencher des obsessions en se regardant fonctionner (est-ce que j’écoute ? est-ce que je fais tomber ma trousse ? est-ce que je suis assez sage ?) encombrant l’espace mental et rendant moins efficaces les apprentissages.

S’il suffisait de se dire de ne pas faire ça pour ne pas le faire, ça se saurait ! Même à nous adultes, ça nous arrive dans la vie de tous les jours ! Ce n’est pas parce qu’on est à l’école que l’inconscient reste dehors… – Sylviane Giampino

Il nous faut faire un choix sur le capital théorique auquel on veut se référer : quels pilier voulons-nous pour guider nos démarches éducatives ?

Des théories qui vendent que l’enfant est un mécanisme programmé et programmable ?

Des théories qui vendent que les enfants se développent à coups de répétition forcée ?

Des théories qui ne voient pas d’autres alternatives éducatives au conditionnement, à la médicalisation, au déterminisme, à la répétition (behavioriste) ?

Il y a à débusquer les visions de l’humain derrière les outils qu’on utilise.  – Sylviane Giampino

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Source : conférence Prévenir et éduquer plutôt que prédire et conditionner de Sylviane Giampino, Psychanalyste, psychologue petite enfance Membre de l’A.NA.PSY. p.e. (Association nationale pour la petite enfance)

Rencontres Poitevines de Psychologie Scolaire (8ème édition) – 2010

Sylviane Giampino est auteure du livre Nos enfants sous haute surveillance : Evaluations, dépistages, médicaments… (éditions Albin Michel)