Les hommes hétéros le sont-ils vraiment ? Lien entre hétérosexualité, ordre patriarcal et violence
Le livre Les hommes hétéros le sont-ils vraiment ? de Léane Alestra, essayiste et journaliste française, s’ouvre sur cette citation de Marylin Frye, tirée de The Politics of Reality : “Dire que les hommes hétéros sont hétérosexuels, c’est seulement dire qu’ils pratiquent le sexe (baise exclusivement avec l’autre sexe, c’est-à-dire les femmes). Tout ou presque tout ce qui relève de l’amour, la plupart des hommes hétéros le réservent exclusivement à d’autres hommes“. Léane Alestra poursuit la réflexion en se demandant comment expliquer que les hommes hétéros en couple, censés aimer leur conjointe, représentent le principal risque de violence pour elles. L’autrice cite plusieurs chiffres pour éclairer son propos (chiffres de 2023, France, HCE) : 15% des femmes déclarent avoir déjà reçu des coups de la part d’un de leur conjoint et 33% des Françaises ont déjà subi au moins un viol de la part d’un de leurs partenaires (ce qu’on appelle viol conjugal).

La contrainte à l’hétérosexualité et le dressage des genres
La question du titre du livre Les hommes hétéros le sont-ils vraiment ? découle d’une contradiction : comment les hommes peuvent-ils aimer les femmes qu’ils ont appris à mépriser dès l’enfance ? Cette question en entraîne elle-même une autre : Comment peut-on prétendre aimer les femmes, être attiré par elles, sans se soucier de leur souffrance, sans chercher à comprendre, mesurer et combattre les violences et les injustices qu’elles vivent ?
Pour caricaturer, on pourrait dire que les hommes subissent l’injonction permanente de se distinguer des femmes pour être considérés comme des hommes, ce qui passe de facto par le fait de dévaloriser les femmes ainsi que les qualités qui leur sont attribuées, comme l’écoute ou l’empathie. Mais, dans le même temps, pour être considérés comme des hommes, il leur faut avoir des conquêtes féminines, et donc désirer et aimer ce qu’on leur a appris à dévaloriser. – Léane Alestra
Léane Alestra propose sa définition de l’amour : un sentiment intense d’affection et d’attachement envers un être vivant, poussant les personnes qui le ressentent à rechercher une proximité physique et intellectuelle avec le sujet de cet amour. Cet amour est à double tranchant : il peut autant motiver des élans d’humanité que justifier des violences (comme dans la notion fallacieuse de crime passionnel). Léane Alestra avance l’hypothèse selon laquelle la société occidentale patriarcale apprend aux hommes à posséder les femmes, pas à les aimer. Car, pour ressentir l’émotion d’amour, il faut abandonner le pouvoir.
Homoromantisme et violence
Léane Alestra remarque que la sociabilité masculine est caractérisée par la solidarité (je te défends et je te couvre si tu me défends et me couvres), la compétition, l’homophobie et un certain homoromantisme. Elle définit l’homoromantisme comme un sentiment d’attraction qui ne se ressent pas nécessairement sous une dimension frontalement sexuelle, mais plutôt sous la forme d’une excitation à être ensemble, à admirer les performances des autres hommes, en espérant être admiré en retour. Il s’agit donc de plaire et de séduire ceux que les hommes estiment le plus : d’autres hommes. En conséquence, la séduction de femmes est une preuve d’hétérosexualité adressée aux autres hommes. Multiplier les conquêtes féminines, c’est se rapprocher de la masculinité hégémonique, c’est-à-dire être un dominant, et non pas un subalterne, dans le groupe fermé des dominants. La masculinité hégémonique, tout en haut de la pyramide des masculinités, repose sur la maîtrise de soi et le rejet de la vulnérabilité. La masculinité « hégémonique » pourrait être comprise comme « la forme la plus honorable d’être un homme ». Tous les autres hommes sont amenés à se positionner par rapport à cette masculinité.
En conséquence, Léane Alestra parle de “dualité qu’entretiennent les hommes hétéros vis-àvis de l’homosexualité : entre fascination et répulsion.” Les hommes hétérosexuels assimilent les personnes homosexuelles (en particulier les gays) à des menaces car elles trahissent l’ordre patriarcal. La cooptation, l’entre-soi, la solidarité virile, mais sans l’intimité; raconter les prouesses sexuelles, mais pas les sentiments. L’insignifiance accordée aux rapports avec les femmes et avec les enfants, ainsi que la non prise en compte des besoins sont des marques de la complicité entre hommes (et donc de leur perpétuation de leur domination).
La virilité ne s’éprouve pas avec une femelle, elle s’observe entre mâles. – Jean-Luc Hennig (journaliste)
Une mise en dépendance financière de femmes par les hommes
Léane Alestra déconstruit le stéréotype selon lequel les femmes vivraient aux crochets des hommes. Il se trouve que la dépendance financière et matérielle des femmes a été socialement organisée et juridiquement construite par les hommes, au profit des hommes. Pour exemple, c’est seulement en 1965 que les les femmes ont eu légalement le droit d’ouvrir un compte bancaire en leur nom et de travailler sans le consentement de leur mari. Pour les femmes, la conséquence de cette mise en dépendance financière est que leur vie sexuelle et reproductive devient une ressource qui sert de monnaie d’échange dans les transactions conjugales. Les hommes peuvent imposer aux femmes des codes moraux et esthétiques (contrôle du poids, du look, de la couleur des cheveux, injonction au jeunisme), des modes de vie, du travail domestique comme condition du partage de leurs ressources économiques.
Chosification des femmes et bromance
Cela se traduit encore aujourd’hui en droit de surveillance et en rappel aux femmes de ce qui est attendu d’elles (les stigmates de “putes”, “salopes”, “filles faciles” ou “vieilles filles” en sont des exemples). La manière dont est structurée l’hétérosexualité conduit les hommes à traiter les femmes comme des ressources serviables (sexuelles, émotionnelles, ménagères) et des marqueurs sociaux (ticket d’entrée dans la masculinité, admiration de la beauté de la compagne par les pairs assurant une domination dans le groupe), non comme des êtres humains. En effet, 72% du travail domestique sont réalisés par les femmes en couple avec un homme. Cela signifie que les femmes travaillent gratuitement pour leurs partenaires. Le temps et l’énergie des hommes sont davantage mobilisés par la sphère professionnelle, si bien que les hommes s’enrichissent grâce au travail gratuit fourni par les femmes.
En parallèle, les femmes sont jugées bonnes à prendre (ou à laisser) en fonction de critères physiques et moraux qui les chosifient. Pour plaire, les femmes doivent gommer tout ce qui relève de la puissance. Les femmes qui dérogent à ces règles implicites risquent non seulement d’être critiquées, méprisées, moquées, mais aussi d’être victimes de violence.
Les hommes ne frappent pas les femmes quand ils se sentent puissants, mais quand ils se sentent impuissants ou qu’ils ne jouissent pas des prérogatives qu’ils considèrent leur être dues. – Mara Viveros Vigoya (anthropologue)
Léane Alestra admet que, même si les hommes sont capables d’aimer leurs compagnes, il y a de grandes chances pour que leur loyauté aille en faveur de leurs amis hommes, en particulier leur “bromance” (en matière d’arbitrage de temps passé ensemble et de services rendus).

Les hommes hétéros le sont-ils vraiment ? de Léane Alestra (éditions Le livre de Poche
Léane Alestra constate avec lucidité et tristesse la double dynamique à laquelle les hommes sont soumis : que reste-t-il aux hommes quand le travail et la vie quotidienne les éloignent de leurs bros, alors même qu’ils ne peuvent pas pleinement se confier et aimer leurs femmes ? Léane Alestra écrit : “il leur reste la violence contre les femmes (et j’ajouterais contre les enfants et les minorités à travers le racisme et l’homophobie décomplexés), la solitude et la mélancolie.
Trahir la notion de bon père de famille et l’ordre patriarcal
Ainsi, le livre Les hommes hétéros le sont-ils vraiment ? nous invite collectivement à trahir la loi du père et à sortir de l’ordre patriarcal, que Léane Alestra compare à une “dictature impérialiste du père“. Il faut changer l’ascendant social pour que non seulement les hommes n’exploitent plus les femmes (et les enfants), mais aussi pour que les personnes blanches ne fassent plus la même chose avec les personnes racisées, les cishétéros avec les personnes queers, la classe bourgeoise avec les autres, les valides avec les personnes en situation de handicap, les adultes avec les jeunes personnes (enfants et adolescents). Pour Léane Alestra, cela commence par l’auto sabotage de la part des hommes de leur statut de dominant afin de se dégager de cette “demi-vie” carencée en amour. C’est immensément difficile car ce “suicide identitaire” entraîne une certaine perte de privilège, de statut social et de confort matériel. Pour les femmes, trahir le père, ce serait “revendiquer une existence propre qui ne soit pas subordonnée aux hommes et dans laquelle on tâche de ne pas subordonner d’autres individus en retour”.
Ces étapes individuelles ont besoin de relais politiques car la fragilisation des identités entraîne une réaction défensive et un mouvement réactionnaire. Trahir, c’est lutter collectivement et engager un rapport de force.
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