Les représentations à base de peurs de la grossesse et de l’accouchement génèrent une hypermédicalisation au détriment de l’accouchement physiologique

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Un biais dans les représentations de l’accouchement

Dans leur livre L’accouchement est politique, Laëtitia Négrié et Béatrice Cascales dénoncent le fait que le pouvoir médical se soit emparé du corps des femmes enceintes, nie les compétences et les ressentis des femmes, les prive de leur liberté à disposer de leurs corps.

Les deux autrices, féministes engagées, rapportent dans leur livre de nombreux témoignages de femmes dont l’accouchement a été synonyme de violence. Pourtant, la plupart des femmes imputent ce qu’elles ont subi et la violence parfois ressentie à l’accouchement en lui-même. L’hypermédicalisation qu’elles ont subie est vue comme normale puisque l’accouchement serait intrinsèquement dangereux.

Les représentations à base de peurs de la grossesse et de l’accouchement génèrent une hypermédicalisation, préjudiciable à la fois aux femmes et aux bébés. Ces représentations sont confirmées par le ressenti des femmes lors de leurs accouchements hypermédicalisés dans un cercle vicieux.

Les conditions d’un accouchement physiologique

Laëtitia Négrié et Béatrice Cascales mentionnent les travaux de Michel Odent, chirurgien et obstétricien français, pour éclairer sur les conditions d’un accouchement physiologique (c’est-à-dire non médicalisé) pour les grossesses non pathologiques. Toute l’équipe chirurgicale d’urgence devrait être apte à intervenir à l’hôpital mais il faut empêcher l’accouchement médicalisé de se transformer en façon de naître normale.

Michel Odent estime qu’on peut seulement éviter de trop perturber le processus d’accouchement et non pas l’enseigner ou le guider. Pour lui, le besoin d’intimité est fondamental pour les femmes qui accouchement et accueillent leurs bébés (besoin de ne pas se sentir observée, contrôlée).

Pendant le processus d’accouchement, l’activité du cerveau primitif (archaïque et émotionnel) est prééminente. Le cerveau primitif est celui que nous partageons avec tous les mammifères. Le processus d’accouchement humain se déroule d’autant plus facilement que l’autre cerveau, le “nouveau” cerveau (=neocortex siège de la pensée et de la réflexion), accepte de se mettre au repos. Une façon de rendre un accouchement plus long, plus difficile, plus douloureux et plus dangereux est donc de stimuler le néocortex, cause de toutes les inhibitions (par exemple, quand la lumière est puissante; quand on demande à la femme en travail d’utiliser un langage logique, rationnel).

Michel Odent propose plusieurs aménagements possibles pour l’hôpital afin de permettre aux femmes qui accouchent de satisfaire leur besoin fondamental d’intimité. Ces conditions sont également valables pour les accouchements à domicile.

  • Familiariser la future mère avec le lieu de naissance
  • Laisser les femmes qui viennent accoucher rester dans la même pièce
  • L’importance des dimensions de la pièce : des petites salles !
  • Le désordre renforce l’impression d’intimité.
  • L’obscurité
  • La liberté de mouvement et de position

Selon Michel Odent, les sages-femmes habituées aux femmes qui accouchent dans une atmosphère de spontanéité, en faisant du bruit si elles le veulent (crier, pleurer…), en respirant librement, en étant libres de leur position , n’ont pas besoin de perturber l’intimité de la future mère par des touchers vaginaux. En suivant à l’oreille ou à la vue le déroulement de l’accouchement, elles en apprennent plus qu’en utilisant le doigt.

Michel Odent affirme ainsi qu’il n’y a plus aucune excuse pour obliger les bébés à naître dans une ambiance électronique (monitoring).

La cascade des actes

Laëtitia Négrié et Béatrice Cascales écrivent que ce qu’il faut comprendre c’est que chacun des actes médicaux liés à l’accouchement (telles qu’injection d’ocytocine synthétique, péridurale, pose d’une perfusion ou d’un monitoring, épisiotomie) ne doit être posé que lorsqu’un signe clinique ou une pathologie sont avérés. Quand ce n’est pas le cas et qu’ils sont appliqués de manière standardisés (à toutes les femmes enceintes par peur anticipée du risque de complication), ils provoquent ce qu’ils sont sensés éviter. Chaque acte en appelle un autre pour conter les effets du premier. C’est ce qu’on appelle la cascade des actes.

Laëtitia Négrié et Béatrice Cascales décrivent la cascade des actes la plus courante en ce qui concerne l’accouchement : la femme enceinte est placée en position allongée sur le dos (position anti physiologique par excellence !), on lui pose une perfusion et un monitoring. On effectue un toucher vaginal. On cherche à confirmer la mise en travail par déclenchement, on peut alors percer la poche des eaux, et ce parfois très tôt pendant le travail. La plupart des femmes en travail ressentent alors les contractions comme étant plus douloureuses, et la poche des eaux étant percée, le foetus n’est plus protégé des infections. Il faut donc continuer le processus d’accélération. On peut soit poser une péridurale, soit injecter de l’ocytocine de synthèse. Si l’on commence par l’un, l’autre va venir très vite indispensable. Ces actes entravent le processus physiologique de la naissance, empêchent les femmes en travail de se mouvoir et d’adopter des positions confortables. Ils inhibent les sécrétions hormonales qui font avancer le travail et supporter les douleurs et peuvent générer une détresse foetale.

La cascade se poursuit, il faut absolument “faire sortir cet enfant” : s’il n’y pas de détresse trop importante, on peut continuer à injecter de l’ocytocine de synthèse pour arriver à la dilatation complète et donc augmenter les doses de péridurale. Au moment de l’expulsion, si le foetus supporte les effets des injections, on va demander à la femme de pousser, chose rendue difficile voire impossible par les doses de péridurale. On aura alors recours aux forceps, à la ventouse, à l’épisiotomie, et si l’enfant est en détresse, on aura recours à la césarienne.

Ainsi, de nombreuses femmes ne savent pas qu’en réalité elles ont eu une épisiotomie des suites de la position allongée imposée ou de la péridurale, ou qu’elles ont subi une césarienne parce que leur accouchement a été dès le départ trop médicalisé.

Pourquoi les représentations de la grossesse et de l’accouchement sont-elles empreintes de peurs ?

Laëtitia Négrié et Béatrice Cascales regrettent que les représentations sociales qui circulent autour de la grossesse et de l’accouchement, l’hypermédicalisation et ses conséquences obéissent à un cycle. Ce cycle rend invisible l’atteinte à la liberté de choix et au droit à disposer de son corps pendant la grossesse et l’accouchement car il devient presque impossible d’identifier la source des difficultés liées à l’accouchement.

Ces représentations empreintes de peur (certes louables au départ pour réduire les risques pour les femmes et les bébés) freinent par ailleurs la médiatisation des informations éclairées sur l‘accouchement physiologique. Voici quelques éléments d’explication :

La formation du personnel soignant et médical est de plus en plus médicalisée

La formation des sages-femmes (et donc leurs pratiques) sont de plus en plus médicalisés aux dépens du respect de la physiologie.

La prédominance des gynécologues-obstétricien.ne.s dans la prise en charge et les discours liés aux risques n’assurent pas un climat qui permet de faire des choix éclairés.

De fait, très peu de sages-femmes pratiquent l’accompagnement global en plateau technique et les sages-femmes accompagnant les accouchements à domicile ont des bâtons dans les roues (voire sont empêchées de pratiquer).

L’offre pour un accouchement physiologique reste marginale

Malgré une tendance du personnel soignant à proposer des conditions de naissance plus humaines (salles nature, pôles physiologiques par exemple), l’offre pour un accouchement respectueux et physiologique reste non seulement marginal mais surtout aléatoire  (d’un soignant à l’autre, d’un hôpital à l’autre, d’un département à l’autre).

L’information est peu facile d’accès

Une information éclairée sur les conditions physiologiques de la naissance et les lieux/ les manières dans lesquels ce type de naissance est possible (plateaux techniques, accouchement à domicile, maison de naissance) reste peu facile d’accès car peu relayée dans les médias grand public (et est souvent associée à la peur, aux supposés risques de cette approche de l’accouchement).

Par exemple, peu de femmes enceintes savent que leur suivi de grossesse peut être assuré uniquement par un.e sage-femme tant que la grossesse reste physiologique (le suivi par un.e gynécologue-obstétricien.e n’est pas obligatoire).

La possibilité de choisir ces options est aussi limitée par les inexactitudes véhiculés par la presse généraliste (souvent de bonne foi par manque d’éléments médicaux qui permettent des alternatives) et aux stéréotypes véhiculés par les médias (scènes d’accouchement dans les films et les séries systématiquement en hôpital, la femme en position couchée).

Le consentement éclairé est peu respecté

La plupart du temps, les actes qui sont prescrits pendant la grossesse ne pas amenés en termes de choix et de question (ex : Puis-je vous faire un toucher vaginal ?). Le consentement des femmes enceintes n’est donc pratiquement jamais demandé.

De plus, quand une femme enceinte est réticente à subir des actes invasifs non indispensables, elles sont victimes de chantage affectif via la mention sur les risques pour le bébé, le mensonge (du type “c’est obligatoire”) ou à l’infantilisation.

La pratique habituelle du personnel médical induit un biais considérable

Un.e obstétricien.ne qui a durant toute sa carrière accompagné uniquement des accouchements où la femme qui accouche est sur le dos perd ses repères si elle change de position pendant l’expulsion.

Les femmes qui accouchent dans des conditions d’hypermédicalisation sont vulnérables

L’état de vulnérabilité généré par la position imposée lors de l’accouchement freine à lui seul la possibilité de choisir et de disposer de son corps.

Être allongée, nue, ou en blouse d’hôpital, la vulve et l’anus exposés, les pieds dans des étriers, avec un défilé régulier des soignant.e.s ou d’aides-soignant.e.s, et parfois, la porte de la salle de naissance entrouverte ou la venue de personnels de ménage, n’encourage certainement pas à l’autonomie et à la prise de décision. – Laëtitia Négrié et Béatrice Cascales

L’emphase est mise sur la santé du bébé

Il arrive fréquemment que, quand les femmes racontent qu’elles ont vécu un accouchement douloureux au point de vue physique et moral, leur entourage, la famille, le médecin, ou encore les sages-femmes du service répondent souvent que l’essentiel est que le bébé aille bien et qu’elle-même soit en bonne santé.

C’est ainsi qu’un tabou se crée autour des conditions d’accouchement et que les émotions des femmes sont réprimées, si bien que très peu de femmes remettent en question les conditions des accouchements tels qu’ils sont généralement proposés actuellement.

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Source : L’accouchement est politique de Laëtitia Négrié et Béatrice Cascales (éditions L’Instant Présent). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet (site de l’éditeur).

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