Pourquoi les enfants protestent, pleurent et rechignent au moment d’aller se coucher (un “décalage évolutionniste”)

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Un comportement qui paraît normal et fréquent

Les jeunes enfants (et les moins jeunes) protestent en général violemment au moment d’aller au lit et trouvent toute sortes d’excuses pour ne pas se coucher (allant d’une subite envie de passer aux toilettes à une soif inétanchable ou encore un monstre sous le lit). Certains enfants vont même jusqu’à dire qu’ils ne sont pas fatigués alors qu’ils baillent et sont manifestement fatigués. L’évocation de la peur du noir touche presque tous les jeunes enfants et les tout-petits qui ne savent pas encore parler s’expriment par des pleurs intenses.

Les tenants de l’éducation traditionnelle affirment que ces comportements enfantins sont le signe d’une trop grande indulgence des parents qui ne se montrent pas assez fermes sur les règles (“A 20h, les enfants doivent dormir”). Tout se passe comme si le coucher des enfants était une bataille que les parents doivent absolument gagner (les justifications de cette prise de pouvoir allant de la toute puissance des enfants qu’il faut mater à une manière plus douce évoquant les besoins en sommeil des enfants et la conséquence du manque de sommeil sur la santé – et les performances scolaires au passage).

Pourtant, un détail (ou deux) devrait éveiller notre attention : si presque tous les enfants du monde occidental protestent au moment du coucher le soir, peut-être que ce comportement est juste normal ? et pourquoi la plupart des conseils face aux difficultés d’endormissement passe par une forme de violence (comme la méthode 5-10-15 qui est une méthode de dressage au sommeil qui bafoue les besoins affectifs et l’intégrité physique des enfants) alors que le sommeil est clairement quelque chose de bon (aussi bon que les câlins) ?

Une perspective évolutionniste

Peter Gray, chercheur et universitaire américain, professeur de recherche en psychologie au Boston College, nous invite à quitter le monde occidental pour tenter de répondre à ces questions.

Dans d’autres cultures humaines, les bébés et les enfants dorment dans la même chambre que leurs parents (ou frères et soeurs). Gray émet l’hypothèse que les protestations au moment du coucher ne concernent pas le fait de dormir en soi mais plutôt d‘aller au lit seuls et dans le noir. Il rapporte que les personnes de culture non occidentale qui apprennent que les enfants occidentaux dorment seuls dans une chambre séparée des parents et des autres membres de la fratrie sont choqués.

Peter Gray adopte une perspective évolutionniste. Il explique qu’il y a 10 000 ans, nous étions tous des chasseurs-cueilleurs. Nos ancêtres vivaient dans des conditions où un enfant qui dort seul au milieu de la nuit aurait été en danger de mort. Les fameux monstres sous le lit étaient réels à l’époque et le cerveau de l’espèce humaine a évolué moins vite que nos conditions de vie. Dans l’histoire de notre espèce, les nourrissons et les enfants qui pleuraient et protestaient bruyamment quand ils étaient laissés seuls avaient de meilleures chances de survie (puisque les pleurs attiraient l’attention et les soins de la part des adultes). Ces petits humains ont survécu, ont grandi et ont transmis leurs gênes à leurs descendants (descendants que nous sommes tous).

Dans cette perspective, un enfant qui “fait une crise” au moment d’aller au lit n’est donc pas en train de tester ses parents ou de les manipuler. Il le fait poussé par la peur humaine ancestrale face à une menace pour sa survie : ce n’est pas une question de volonté. Le code génétique de l’enfant contient l’information selon laquelle être allongé seul dans le noir revient à risquer de mourir.

Peter Gray parle de “décalage évolutionniste”. Dans l’environnement de nos ancêtres, un enfant tout seul la nuit risquait d’être mangé. Évidemment qu’un enfant tout seul la nuit dans notre environnement occidental moderne n’est pas en danger d’être mangé. La peur nocturne des enfants semble donc aujourd’hui irrationnelle et est traitée comme telle par de nombreux adultes (y compris des professionnels de l’enfance).

Adultes et enfants vont alors s’engager dans une lutte de pouvoir où tous sortent perdants : les parents vont s’épuiser, les enfants vont perdre le contact avec leur instinct et leurs émotions qui sont pourtant leur boussole interne. Tous vont vivre des moments de stress intense.

Que pouvons-nous alors faire pour combler ce “décalage évolutionniste” ?

Deux alternatives s’offrent à nous (sachant que nous ne pouvons pas nous soumettre à notre nature de mammifère) :

  • continuer les luttes de pouvoir familiales jusqu’à ce que les enfants perdent et se résignent (au prix d’un stress intense et l’apprentissage qu’ils ne peuvent avoir confiance ni dans leurs ressentis ni dans les adultes);
  • envisager des changements dans la manière de faire dormir les enfants (qui respectent les besoins et limites personnelles à la fois des parents et des enfants). Le co-dodo (sous une forme ou une autre) peut être une solution mais chaque famille peut faire preuve de créativité pour trouver des solutions qui conviennent à chaque membre de la famille.

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Inspiration et traduction libre de l’article : Why Young Children Protest Bedtime: Evolutionary Mismatch