Les enfants insolents : que nous disent-ils ? Et si nous redéfinissions l’insolence ?

Les enfants insolents : que nous disent-ils ? Et si nous redéfinissions l’insolence ?

Les enfants insolents

Quand les adultes parlent d’insolence au sujet des enfants, cela a souvent rapport avec le manque de respect qui se manifeste par des comportements remettant en cause l’autorité (=les adultes donc) qui se considère comme « non remettable en cause » indépendamment du caractère juste, éthique des demandes émanant de cette autorité.

Il ne peut y avoir insolence quand quand il y a une relation d’asymétrie de pouvoir parce que l’insolence est synonyme de remise en question du statut de l’autorité par quelqu’un qui est supposé être inférieur (=les enfants donc).

Les comportements étiquetés sous le terme insolence sont notamment le fait de répondre aux adultes, de faire preuve d’ingratitude, de soupirer, de lever les yeux au ciel, de traîner des pieds, de faire preuve d’indifférence aux demandes des adultes, d’utiliser l’ironie, de « provoquer »/ « chercher » les adultes.

Pourtant, nous gagnerions à redéfinir l’insolence et à changer de perspective.

Pouvons-nous envisager l’insolence comme une affirmation de soi de la part d’enfants et adolescents qui n’ont pas (encore) appris à dire les choses de manière socialement appropriée ?

Pouvons-nous envisager l’insolence comme la conséquence d’un dysfonctionnement dans la relation et/ou le système ?

Pouvons-nous envisager que l’insolence est générée par la posture de l’adulte (face à un ordre aboyé sans aucun respect pour l’enfant, ce dernier a-t-il un autre choix que l’insolence pour protéger sa dignité et son intégrité) ?

Pouvons-nous envisager l’insolence comme une manière de s’exprimer (certes socialement inapproprié) apprise dans l’irrespect quotidien dont font preuve les adultes quand ils s’adressent aux jeunes (menace, chantage, punition, humiliation, hurlement…) ?

Si nous acceptons d’envisager l’insolence de cette manière, de nouvelles perspectives éducatives et relationnelles s’ouvrent à nous :

  • Raisonner en termes de compétences et d’enseignement (plutôt que punitions et répression) : les enfants et adolescents étiquetés « insolents » ont besoin d’apprendre à demander les choses de manière respectueuse et nous avons non seulement la responsabilité mais aussi les moyens, en tant qu’adultes, de les accompagner dans ces apprentissages,

 

  • Raisonner en termes d’attachement et de besoins :
    • de quoi ces enfants ont-ils besoin ?
    • qu’est-ce qui leur manque pour aller assez bien et ne pas avoir besoin de faire preuve d’insolence ?
    • quelles sont les fonctions positives pour eux de cette attitude ?
    • quelles sont les émotions à l’origine de ce comportement ?
    • le réservoir affectif de l’enfant/ado est-il rempli ?
    • a-t-il assez de pouvoir personnel et d’occasions de contrôle dans sa vie pour ne plus avoir besoin de recourir à l’insolence comme demande de pouvoir personnel ?
    • même question pour son autonomie ?

 

  • Raisonner en termes de relation et d’exemplarité :
    • où les enfants et adolescents insolents ont-ils appris cette insolence ?
    • suis-je moi-même un exemple de respect quand je formule des demandes à leur égard ?

 

Cette manière de redéfinir l’insolence permet d’éviter d’entrer dans des jeux de pouvoir et donc dans la violence. En effet, il s’agit de ne pas confondre insolence et manifestation émotionnelle : les enfants ont le droit d’exprimer ce qui ne va pas même si cela relève de notre responsabilité de leur enseigner des compétences pour qu’ils le disent de manière respectueuse de tous.

Par ailleurs, une certaine dose d’insolence peut être plutôt bon signe parce qu’elle est une manifestation de l’audace, du courage de s’exprimer, de se lever contre ce qui est perçu comme injuste, de la capacité à se protéger des actes perçus comme des abus, d’une conscience aiguë des actes qui heurtent les besoins humains et les valeurs communes.

Dans son livre De chair et d’âme , Boris Cyrulnik consacre quelques lignes aux enfants sages « sans problèmes ». Il écrit :

« Le devenir des enfants sages n’est pas toujours prédicateur d’un bonheur éternel puisque, à coup sûr, interviendront dans leur existence des bouleversements qui les mettront à l’épreuve.

D’habitude, les chercheurs sont fascinés par la pathologie, c’est pourquoi récemment des spécialistes portugais ont eu une idée rare : ils ont suivi des cohortes d’enfants qui allaient bien ! Pendant douze ans, ils se sont demandés quel était le problème des enfants sans problème. La réponse fut, comme on pouvait s’y attendre, que les enfants sages sont devenus des adultes bien socialisés, sans trouble grave de la personnalité.

Mais grande fut leur surprise quand ils ont constaté que les enfants modèles (les filles plus que les garçons) étaient devenus des adultes anxieux et plus souvent déprimés que les enfants normalement difficiles, ceux qui provoquaient des petits conflits sans manifester de troubles de la personnalité. 

Avant l’adolescence, les garçons sont plus souvent hospitalisés car ils prennent plus de risques. On les emmène plus en consultation de psychologie car ils sont plus souvent difficiles. Mais, après l’adolescence, les tendances s’inversent : les femmes consomment plus de soins médicaux et demandent plus d’aide psychologique.» 

Le prix de la sagesse est élevé : les petits transgresseurs témoignent d’une affirmation de soi qui rend les enfants plus difficiles à élever, mais qui en fera des adultes autonomes. – Boris Cyrulnik

Cela ne veut pas dire pour autant que tous les enfants sages finiront mal et que, si vous avez un enfant sans problème, c’est manifestation d’un dysfonctionnement :).

Mais oui, reconnaissons-le, c’est plus pénible en tant que parents et enseignants d’avoir à faire face à un enfant que nous étiquetons d’ insolent. Pourtant, et paradoxalement, c’est plutôt le signe qu’il a encore de l’espoir, de la confiance en lui, qu’il n’a pas abdiqué face à l’injustice.

Daniel Greenberg, fondateur de l’école Sudbury Valley, première école démocratique du monde, livre une réflexion très intéressante sur les élèves « fauteurs de troubles » et ceux « premiers de la classe » dans son livre L’école de la liberté :

« être un fauteur de troubles est le signe même que vous n’avez pas renoncé à vous battre. Les gens ont beau essayer de vous faire céder, de vous changer, de vous faire entrer dans un moule, vous continuez à lutter au lieu de capituler. Il est vrai que leur énergie est souvent dirigée vers des activités auto-destructrices mais, une fois libérée de la guerre contre un monde oppressif, celle-ci peut rapidement se tourner vers la construction de leur monde intérieur, et même vers l’établissement d’une société meilleure. »

« les premiers de la classe sont tellement habitués à faire plaisir à leurs professeurs qu’ils sont complètement déboussolés lorsqu’ils arrivent chez nous. A qui faut-il plaire ici ? se demandent-ils. L’adaptation est douloureuse et découvrir que tout le monde à l’école est intelligent, a l’esprit vif et éveillé ne facilite évidemment rien. La lutte pour être le premier de la classe n’a aucun sens à Sudbury Valley et ne correspond à aucun cadre de référence. Ce sont ces enfants-là, et non les fauteurs de troubles, qui sont les vraies victimes de la société. Après des années passées à se conformer,à une autorité extérieure, ils ont perdu le contact avec eux-mêmes. »

L’insolence est donc agaçante mais elle est souvent pertinente (et c’est peut-être précisément pour cela que les adultes préfèrent accuser les enfants d’irrespect plutôt qu’écouter le message porté par cette insolence…).

 

L’insolence peut donc être liée à de la frustration accumulée depuis longtemps et à l’impression que le point de vue personnel ne compte pas, que les émotions ne sont ni reconnues ni comprises, que le traitement n’est pas juste, pas respectueux (ou en tout cas, perçu comme tel par l’enfant et c’est la perception qui est alors à comprendre). Elle peut également être liée à un manque de pouvoir personnel, de contrôle sur la vie, de prise de décision et d’autonomie (l’insolence est alors à prendre comme une demande d’autonomie pour prendre des décisions par et pour soi-même).

Quels sont alors nos leviers et notre marge de manœuvre face à des enfants que nous estimons insolents ? Quels enseignements voulons-nous leur apporter en sachant que ce que nous avons fait jusqu’à maintenant n’a pas réglé le problème (recadrer, serrer la vis, punir, restreindre la liberté, contrôler plus…) ?


Peut-être que l’insolence des enfants et adolescents peut devenir une occasion pour tous (adultes y compris) de faire des apprentissage relationnels et émotionnels. 

Parfois, recadrer suffit à faire comprendre à l’enfant/ado qu’il est allé trop loin et dans ce cas-là, inutile de créer un problème là où il n’y en a pas. Mais, parfois, le recadrage va plutôt entraîner un cercle vicieux de jeu de pouvoir et de violence, une escalade. Dans ces cas-là, mieux vaut trouver la source (se connecter émotionnellement) avant de chercher à rediriger le comportement.

C’est quand le recadrage ne fonctionne pas qu’on doit raisonner autrement parce que, si les choses dégénèrent, c’est qu’il y a une émotion cachée, un besoin profond à découvrir soit du côté de l’enfant, soit du côté du parent (qu’est-ce qui est touché chez moi ? pourquoi le comportement de l’enfant/ado me touche si profondément ? de quoi ai-je peur à moyen et long terme ? si j’identifie que ma réaction est disproportionnée, à quoi puis-je la relier ? à quelle aspiration profonde, à quelle valeur importante pour moi cela fait-il référence ?).

Raisonner en termes de besoins et émotions 

Il est donc possible (et souvent souhaitable) de se connecter émotionnellement avant de rediriger le comportement.

Se connecter émotionnellement, c’est valider l’émotion de l’enfant ou l’adolescent avec un « oui » (« tu es fâché », « je vois que tu es en colère », « wow, quand je t’entends dire ça, je me dis que tu dois être vraiment… », « tu as l’air vraiment fatigué pour dire ça comme ça »).

C’est une attitude  difficile parce que nous avons tendance à confondre laxisme et accueil émotionnel. Pourtant, quand nous sommes nous-mêmes énervés et que nos mots dépassent nos pensées, de quoi aurions-nous le plus besoin : que notre conjoint.e ou notre boss nous accordent de l’empathie et de la compréhension ou bien qu’ils nous rabrouent ? Pourquoi ne pouvons-nous pas envisager de donner aux enfants ce dont nous aurions besoin nous-mêmes dans une situation semblable ?

Une fois l’émotion accueillie et validée, il est possible de passer au recadrage et d’indiquer à l’enfant/ ado comment nous aimerions qu’ils nous disent les choses :

  • « je n’aime pas quand on me parle comme ça et ça ne me donne pas du tout, mais alors pas du tout, envie de t’écouter/ de faire ce que tu me demandes »
  • « tu peux me le dire avec ta voix normale »
  • « à ton avis, quand tu me parles comme ça, est-ce que j’ai plus envie d’être gentil.le avec toi ou de partir ? »
  • « je vois bien que t’as pas envie mais je préférerais que tu me dises quelque chose comme :  » je veux encore jouer 5 minutes » plutôt que tu me dises « ça me gave ! » « 
  • « je n’ai pas envie d’être agréable quand tu me parles comme ça »
  • « tu as le choix de continuer à te comporter comme ça parce que c’est facile et rigolo pour toi mais c’est notre relation qui va en pâtir ou alors tu peux faire le choix de t’adresser à nous de manière plus agréable et l’ambiance sera meilleure entre nous »

 

Donner l’exemple dans la manière de demander les choses

La manière de dire les choses aux enfants en tant qu’adultes va changer la façon dont les premiers se comportent envers les deuxièmes. Des enfants traités avec empathie deviennent des enfants empathiques. Les mots choisis, le ton de notre voix, notre posture vont plutôt entraîner de la coopération ou plutôt de la rébellion.

citation education positive

Le cadre est également important : les enfants ont-ils l’impression de compter ? ont-ils le droit de donner leur avis ? cet avis est-il pris en compte ? Cette notion de cadre est particulièrement frappante dans les écoles : de quelle marge de liberté et de pouvoir personnel les enfants disposent-ils réellement ? Il existe des outils pour permettre aux enfant de se sentir vus, reconnus, compris, encouragés,de développer un sentiment d’utilité et d’appartenance. Pourquoi sont-ils si peu connus et appliqués ?

Je dévie un peu du sujet mais Catherine Beaubrun, militante de la pédagogie Freinet, a bien sa petite idée qu’elle partage avec nous dans son livre Entrer en pédagogie Freinet :  » La politique éducative est étroitement liée à la société qui la produit. La généralisation d’une pédagogie qui prône la coopération, la participation de tous aux décisions, le partage du pouvoir est-elle envisageable dans une société où la compétitivité est au centre de toutes les politiques et où la hiérarchie a tant de pouvoirs ? Bien sûr que non. »

 

Pour instaurer une relation basée sur l’empathie et le respect mutuel, il est par exemple possible de se mettre d’accord avec les enfants/ ados sur un signal commun (qu’adultes et enfants auront le droit d’utiliser donc) pour signifier quand les choses vont trop loin, qu’un des deux se sent mal dans l’interaction. Cela peut être un mot, un geste ou autre chose qui sert à mettre fin à la manière dont l’interaction se passe afin de repartir sur de meilleures bases.

Par ailleurs, nous avons le droit nous aussi d’être fatigués, plus irritables certains jours que d’autres, moins patients à certaines occasions. Dans ce cas-là, c’est notre responsabilité de prévenir l’enfant sans lui faire porter le chapeau de la mauvaise qualité de la relation (« aujourd’hui, ma patience est aussi petite qu’un petit pois »).

 

Prendre du recul et explorer le contexte

Je le répète mais c’est aux adultes qu’incombe la responsabilité de prendre du recul et d’explorer le contexte par ailleurs (même si nous n’avons pas envie de faire des efforts pour un enfant/ ado qui nous manque de respect).

Quand l’enfant va vraiment trop loin et que la relation est globalement bonne, que les accès de colère ne sont pas un mode de communication habituel, alors la colère du parent est ok. Les parents n’ont pas à rester calmes en toute circonstances, mais, pour éviter d’être débordés émotionnellement souvent, mieux vaut identifier la source du dysfonctionnement relationnel et/ou émotionnel qui conduit à l’insolence… plutôt que de persister dans des recadrages qui ne fonctionnent pas (quand on persiste dans quelque chose qui ne marche pas, on ne peut que s’énerver) et abîment la relation petit à petit, qui sapent la confiance.

Toutes sortes de piste sont alors à explorer : l’école (relation avec l’enseignant par exemple), les camarades, l’alimentation, des problèmes d’apprentissage, les relations avec les autres adultes…

 

Se doter d’une boîte à outils

Lire des livres et des articles de blog, regarder des conférences, écouter des émissions de radio, participer à des ateliers de communication, intégrer des groupes de soutien entre parents participent à la création d’une boîte à outils géante dans laquelle nous pouvons venir piocher quand nous nous sentons démunis. Plus nous avons d’outils à disposition, plus nous pouvons essayer quelque chose de différent et ne pas rester coincé dans une solution qui ne fonctionne pas (ou plus).

Ce n’est d’ailleurs pas une surprise si Catherine Dumonteil-Kremer, pionnière de l’éducation bien traitante en France, a nommé son approche « parentalité consciente et créative » :

  • consciente pour rappeler l’importance du travail sur soi (via la mémoire traumatique et une démarche de clarification intérieure, de lucidité des besoins, émotions et valeurs qui nous poussent à l’action) mais également sur l‘image de l’enfance telle que modelée par la société (peur du laxisme, enfants toujours plus mal élevés d’une génération à l’autre, nature mauvaise des enfants, enfants qui « cherchent » les adultes et « méritent » des punitions ou fessées);
  • créative pour rappeler l’importance de ne pas plaquer une même façon de faire à toutes les situations.

 

Ma conclusion ? L’éducation est résolument politique !

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