Pour le droit de vote dès la naissance : un exercice de pensée à potentiel révolutionnaire

Clémentine Beauvais est enseignante en sciences de l’éducation et autrice de plusieurs livres de littérature jeunesse. Dans son livre Pour le droit de vote dès la naissance, elle nous invite à envisager une démocratie dans laquelle toutes les citoyennes et tous les citoyens ont le droit de vote sans discrimination d’âge. Cela implique le droit de vote dès la naissance. Clémentine Beauvais reconnaît qu’envisager le droit de vote dès la naissance implique de se poser “mille questions audacieuses, radicales, surprenantes, sur ce qu’est la démocratie et ce qu’elle pourrait être”. 

Pour Clémentine Beauvais, les enfants ont déjà une forme d’expertise sur le monde et ils posent des questions fondamentales, sur la guerre, sur la viande, sur l’argent, sur l’amour, sur la mort. Ces questions paraissent naïves et souvent gênantes aux yeux des adultes, mais cela traduit en réalité un point de vue adultiste. En effet, les enfants n’ont aucune occasion de prouver qu’ils voteraient aussi mal que les adultes. Par ailleurs, les enfants subissent tous les jours les conséquences des mesures politiques prises par des adultes et ces mesures ne prennent ni leur intérêt ni leur voix en compte. Par exemple, les mesures d’austérité et les coupes de budget dans les services sociaux affectent les familles défavorisées, dont font évidemment partie les enfants (hausse de la pauvreté, manque de soins, failles des service publics). Les avis des enfants sont éminemment informés sur ces sujets. Les enfants ne sont pas apolitiques.

Dépasser la domination adulte pour prendre le droit de vote dès la naissance au sérieux

Un angle mort : l’adultisme (la domination adulte)

Clémentine Beauvais rappelle qu’aucun adulte n’est enfant maintenant et cette expertise de l’enfance dans les conditions matérielles actuelles manque à tous les adultes. C’est la raison pour laquelle les collectifs enfantistes mettent en avant la participation active des jeunes personnes dans l’objectif que les jeunes portent eux-mêmes leurs revendications, qu’ils aient une voix prise au sérieux dans les luttes politiques. Par exemple, l’écoanxiété des jeunes n’est pas une faiblesse, une naïveté ou un manque de connaissances. Au contraire, les jeunes ont des arguments solides concernant le futur des écosystèmes planétaire et l’habitabilité future de la Terre. Les adultes cherchent à discréditer ces arguments en attaquant l’âge des enfants et des adolescents plutôt que le fond de l’argumentation. 

Actuellement, l’idée principale qu’un enfant tire de son enfance, c’est qu’il n’a aucune capacité réelle d’agir. Et les rares enfants qui s’engagent sont bien plus souvent conspués que soutenus par les adultes. – Clémentine Beauvais

Prenons l’exemple de Greta Thunberg, la jeune Suédoise, diagnostiquée autiste. Elle s’est engagée dès l’âge de 9 ans en faveur de l’écologie et a mené sa première grève scolaire pour le climat à 15 ans. Elle a été la cible d’attaques centrées non pas sur ses idées, mais sur son âge, son handicap et son genre.

L’enfant a besoin d’éducation : nous concluons un peu trop vite que nous n’avons rien à apprendre de lui. – Clémentine Beauvais

On demande plus de compétences aux enfants qu’aux adultes en matière d’accès au droit de vote.

Clémentine Beauvais regrette que la seule chose qui soit universelle dans le suffrage universel, c’est que les enfants en sont universellement exclus. Elle rappelle que, bien que nous n’exigions pas des adultes une compétence particulière pour voter, nous excluons les mineurs sur l’hypothèse qu’ils seraient incompétents par essence (sur le seul argument de leur âge).

Le droit de vote n’est pourtant pas lié aux compétences. Les adultes ont le droit d’être abstentionnistes, démissionnaires, contestataires, et même de dessiner un zizi sur un bulletin de vote.

Avant de glisser votre bulletin dans l’urne, on ne vous demande pas votre QI. On ne vous fait pas passer un contrôle sur le fonctionnement des institutions. On n’exige pas de preuve que vous ayez lu le rapport du GIEC. – Clémentine Beauvais

Le droit de vote à la naissance

Ouvrir un droit politique ne met pas en danger la démocratie.

Parler de droit de vote est toujours situé (dans le temps et dans l’espace)

Clémentine Beauvais estime qu’il n’y a aucune raison historique de ne pas accorder le droit de vote dès la naissance. En effet, l’âge exact qui donne accès au doit de vote a toujours varié dans l’histoire et dans l’espace. En France, la majorité était fixée à 21 ans jusqu’en 1974. En Écosse, le droit de vote a été abaissé à 16 ans pour certaines élections. Si le droit de vote est toujours situé dans le temps et dans l’espace, alors les conditions d’accès sont questionnables. Si ce n’était pas le cas, les femmes et les personnes entre 18 et 21 ans n’auraient jamais eu accès au droit de vote.

La plupart des décisions politiques sont prises par des adultes en pensant à d’autres adultes, sans prendre en compte les retombées probables sur les enfants. Quand les enfants sont invités à prendre part à des réflexions collectives, ce sont toujours des sujets qui concernent l’enfance : on n’imagine jamais que les enfants aient quoi que ce soit à dire sur la réforme des retraites, la fin de vie, l’interdiction des pesticides ou le congé parental. – Clémentine Beauvais

Les jeunes ont des choses pertinentes à dire, ils sont capable de formuler des propositions politiques issues de leur expérience. Les jeunes subissent l’absence de remplaçants dans les collèges et les lycées, pénalisant leur préparation aux examens et entraînant une rupture du contrat social. Les jeunes subissent l’inceste, un “crime de masse” (Cécile Cée) et les défaillances de la justice qui peine à protéger les victimes. Les jeunes subissent la pauvreté, le racisme. Les jeunes en situation de handicap subissent la mutualisation des AESH et les pénuries d’orthophonistes. Les bébés subissent la hausse du taux de mortalité infantile. Le vécu des enfants et des adolescents n’est ni insouciant ni apolitique.

Une participation pour du beurre : élections des délégués et Conseils municipaux d’enfants ou de jeunes

Clémentine Beauvais regrette que les élections des délégués de classe et les conseils municipaux d’enfants sont assimilables à du jeu. Les jeunes ont beau être consultés sur des sujets locaux ou dans les établissements scolaires, ces exercices de citoyenneté relèvent plus du décor que d’un réel pouvoir politique partagé et délégué.

C’est autant décourageant pour les adultes que pour les enfants d’être consultés sans voir les avis être pris en compte. Par ailleurs, le sentiment que notre action a un impact est un facteur de réduction d’angoisse. Être jeune ne rend pas illégitime à parler d’avenir, des modalités à vivre ensemble, de la répartition des moyens de l’État. Les adultes n’ont pas le monopole du vrai.

Des obstacles à surmonter pour mettre le droit de vote à la naissance en pratique

Comment faire pour les enfants qui ne savent pas lire ?

Clémentine Beauvais apporte des éléments de réponse à la question des enfants qui ne peuvent pas lire les programmes et les bulletins de vote. Il faudra que les politiques apprennent à parler aux enfants sans les prendre de haut ni faire de démagogisme. Les programmes devraient être vraiment compréhensibles. Les enfants et les adolescents n’ont pas toujours besoin qu’on crée des discours spécifiquement pour eux. Il existe déjà des ressources simples, largement disponibles, qui facilitent la compréhension des documents officiels et administratifs. Par exemple, Clémentine Beauvais cite les traductions de documents administratifs en FALC – le français Facile À Lire et à Comprendre. Par ailleurs, certains adultes pourraient protester contre le droit de vote pour les enfants car les partis politiques pourraient être tentés de promettre des bonbons contre leur vote. D’une part, les partis avec ce type de proposition seraient identifiés par les autres partis comme démagogues. Accorder le droit de vote aux enfants n’est pas synonyme d’abandon de tout esprit critique. D’autre part, les enfants sont capables de voir quand on cherche à les manipuler, à les flatter. Ce serait la responsabilité des institutions de permettre des débats démocratiquement valables et de permettre aux enfants de faire preuve d’esprit critique à partir de propos intelligibles et équitables.

Et puis, il faudrait repenser le système scolaire, la famille, les institutions, faudrait se demander ce que sont véritablement un enfant, des enfances, faudrait réfléchir à nouveau à tout ce qu’on attend d’une démocratie, il faudrait, il faudrait… Il faudrait que tout change. – Clémentine Beauvais

Un droit donné à la naissance, activable à n’importe quel moment

Clémentine Beauvais parlent de “détails administratifs“. Pour elle, tout reste à inventer pour faciliter les démarches administratives en respectant à la fois l’autonomie des enfants et le secret du vote. Clémentine Beauvais prend l’exemple du vote personnel : comment faire en sorte qu’un enfant de 4 ans puisse se présenter librement dans un bureau de vote ou établir une procuration ? Des solutions pourraient être envisagées : imaginer que les élections se tiennent un jour de semaine tel que le mercredi, où les enfants et adolescents sont libres au moins l’après-midi et pourraient par exemple voter dans leur propre établissement scolaire. On peut aussi imaginer qu’il existe des comités citoyens chargés de s’assurer que tous les enfants qui veulent voter puissent le faire. Les contre arguments à ces propositions ouvrent simplement la voie à de nouvelles propositions et solutions à envisager.

L’important, c’est que ce droit doit pouvoir s’exercer n’importe quand, et de manière entièrement flexible. Certains enfants de quatre ans voudraient peut-être voter ; pour d’autres, ce désir n’adviendrait qu’à douze, quatorze ou quarante-cinq ans. – Clémentine Beauvais

Un risque de manipulation et de prosélytisme, à l’école et dans les familles

Clémentine Beauvais prend au sérieux le risque de conflits entre les enseignants et les parents qui risquent de soupçonner un prosélytisme politique de la part de l’école. Accorder le droit de vote dès la naissance semble devoir s’accompagner d’une mise en place graduelle, d’une refonte de la formation des enseignants, et d’un contrôle régulier par des organismes indépendants.

Par ailleurs, nous ne savons pas si un enfant ou un adolescent votera systématiquement comme ses parents. Dans les faits, les adultes votent à peu près comme leurs parents. Dans les familles, des enfants pourraient effectivement être critiqués ou violentés pour leurs positions politiques. Malheureusement, un enfant qui court ce risque dans sa famille en court déjà bien d’autres. La violence éducative ordinaire est endémique en France. Les données de la protection de l’enfance estiment qu’un enfant meurt tous les cinq jours sous les coups de ses parents ou d’un proche. Accorder le droit de vote dès la naissance ne créera pas de violences familiales : elles pré existent. Accorder le droit de vote dès la naissance peut précisément être un moyen de lutter contre les violences sur les enfants puisque les enfants y sont exposés et donc motivés à mettre la question des violences adultistes sur le devant de la scène politique.

Comment rendre accessible aux enfants ce qu’ils vivent eux-mêmes sans se tromper, sans coloniser leurs imaginaires, sans les manipuler ? Comment élargir leur réflexion pour qu’ils voient combien les mesures qui les concernent sont entremêlées avec d’autres, qui les concernent moins directement ? Le plus important est de mettre les électeurs et électrices de tout âge en capacité de comprendre les mesures proposées pour régir leur vie afin de se prononcer au mieux. – Clémentine Beauvais

Autoriser un enfant à voter n’est pas une agression ou une maltraitance

Il n’est pas une question d’atteinte aux droits des enfants ou à la fonction de protection des adultes. Ouvrir le droit de vote dès la naissance n’a rien à voir avec le fait de les laisser boire de l’alcool dès 4 ou 5 ans.

Une proposition réellement enfantiste et démocratique

Selon Clémentine Beauvais, une distribution égale du vote sur toutes les générations permet une harmonisation de ce qu’apporte aux uns le temps qui reste (les enfants), aux autres le temps passé (les personnes âgées). Le droit de vote dès la naissance nous invite à réimaginer les rapports entre les personnes sans distinction d’âge, de capacité, d’activité. 

Si trop de gens ne comprennent pas comment participer à la vie démocratique, il faut faire différemment, ou alors abandonner toute prétention démocratique. Avec le droit de vote dès la naissance, nous ne pourrions plus ignorer ces sujets. – Clémentine Beauvais

Pour Clémentine Beauvais, la plupart des objections au droit de vote dès la naissance relèvent de la panique morale, ou tout simplement du stéréotype adultiste. Cette réflexion doit être “démocratique, consultative, collective (et de préférence, festive)”, étant à la fois un produit et un levier d’une culture enfantiste. Cet angle ouvre par ailleurs d’autres questions stimulantes telle que à partir de quel âge peut-on se présenter à des élections ? ou de quoi ont réellement peur les personnes qui s’y opposent encore une fois les obstacles identifiés et levés ?
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Pour le droit de vote dès la naissance de Clémentine Beauvais (éditions Tract Gallimard). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur les sites de ecommerce.

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