La Puissance des mères : l’anti racisme politique dans la parentalité
Fatima Ouassak est politologue, confondatrice du Front de mères, premier syndicat de parents d’élèves des quartiers d’immigration et elle est une militante de l’anti racisme politique. Dans son livre La puissance des mères, Fatima Ouassak répond à la nécessité de faire des mères une force de mobilisation et de transformation sociales. Fatima Ouassak encourage les mères à reprendre du pouvoir et de l’espace quand le sort des enfants en dépend. Elle estime qu’il est urgent de faire de la maternité un “levier en matière d’éducation et de transmission, en refusant d’être des mères-tampons”, c’est-à-dire de cesser de tempérer la colère des enfants descendants de l’immigration post coloniale. Devenir des mères révolutionnaires est d’autant plus urgent que l’extrême droite monte partout en Europe et qu’une partie des mouvements qui lui sont liés oeuvrent pour faire de la maternité un “sujet réactionnaire” (comme le réseau de centres de conseil conjugal et familial Familya, d’inspiration catholique traditionaliste et soutenu par milliardaire ultra Pierre-Édouard Stérin).

Il [est] urgent de ne pas nous laisser déposséder de la force politique des mères, de ne pas la laisser devenir une arme au service du maintien de l’ordre patriarcal et de la suprématie blanche. – Fatima Ouassak
Fatima Ouassak s’inscrit dans une démarche de solidarité dans la lutte avec les mères du monde entier (en particulier, celles du Sud global) : “la lutte féministe, antifasciste, anticolonialiste et écologiste, contre la destruction du vivant et pour l’égale dignité humaine”. Fatima Ouassak veut mobiliser les mères descendantes de l’immigration post coloniale à devenir des “mères de dragon et de feu“, synonymes de “détermination sans faille”. En tant que mères blanches, nous pouvons devenir des alliées et faire nôtre ce projet antifasciste :
- reconnaître les humiliations, les harcèlements et les discriminations subies par les enfants non blancs (dans le système scolaire, dans l’inégalité d’accès aux services publics, lors des contrôles au faciès, dans les risques d’être la cibles de violences policières, dans les attaques et crimes racistes…),
- comprendre l’impuissance, l’anxiété et la colère de leurs mères,
- refuser d’être des agents au service du maintien de l’ordre social qui nous privilégie pourtant en tant que personnes blanches.
Le dragon et le feu, celui qui protège et celui qui réchauffe, faisant de la protection des enfants un enjeu politique central. – Fatima Ouassak
Désenfantisation et déshumanisation des mères vont de pair.
Fatima Ouassak a conçu l’expression “désenfantisation” pour rendre compte du fait que les enfants appartenant à un groupe discriminé sont traités aussi violemment que les adultes de ce groupe. Ces enfants ne sont pas vus comme une population avec des droits et des besoins spécifiques, mais comme des adultes problématiques en devenir. Fatima Ouassak rappelle que les crimes racistes sur les enfants ont accompagné la V° République depuis sa naissance. Elle raconte par exemple la répression de la manifestation pour l’indépendance de l’Algérie à Paris le 17 octobre 1961 : des centaines d’Algériens et Algériennes ont été jetés dans la Seine, dont des enfants, conduisant à leur mort. Elle raconte aussi la mort de la petite Malika Yezid à 8 ans en juin 1973, torturée par des gendarmes parce qu’ils voulaient qu’elle avoue où se trouvait son frère. La désenfantisation passe également par le fait d’encourager l’émancipation vis-vis des parents (qui sont vus à travers des représentations coloniales, orientalistes et islamophobes). Dans les lieux de socialisation enfantine (crèche, école), il y a une sorte de mépris, voire de méfiance, envers la culture des parents. Cette culture serait sexiste, rétrograde, arriérée et il faut éloigner les enfants de ces habitudes et des normes vues comme incompatibles avec le modèle républicain français (quitte à nier les principes même de la République qui reposent pourtant sur les principes de liberté et d’égalité). Fatima Ouassak insiste pourtant sur l’importance de la famille immigrée comme une ressource individuelle et politique.
Quand la société est à ce point inégalitaire et injuste, que la colère grandit, surtout chez ceux qui n’ont pas grand-chose à perdre, deux possibilités se présentent aux dominants : réduire les inégalités et calmer les colères, ou humilier et terroriser les opprimés, pour les briser. L’option choisie pour les enfants des quartiers populaires a toujours été la seconde. – Fatima Ouassak
Fatima Ouassak estime que son corps a été déshumanisé dès le début de sa grossesse, écrit qu’elle a été victime de violence gynécologique et de racisme dans le cadre de son suivi de grossesse. En ce sens, la désenfantisation est une continuité de la manière dont elle a été traitée en tant que mère. Fatima Ouassak parle d’un “continuum discriminatoire et inégalitaire” qui commence dès la conception de l’humain non blanc.
Quand les parents, et en particulier les mères, s’organisent pour défendre leurs intérêts, ils sont accusés de communautarisme et d’entrisme. Il faudrait laisser les parents à la porte de l’école, des lieux dans lesquels les enfants passent beaucoup de temps et dans lesquels ils subissent des discriminations. D’un autre côté, ces mêmes parents sont qualifiés de démissionnaires s’ils ne s’engagent pas de manière adoubée par les institutions (être délégué de parents d’élèves dans une association déjà établie sans faire de vague ni créer une association de lutte qui prend en charge les traitements particuliers subis par les enfants de ces quartiers).
Soutenir les luttes antiracistes : un enjeu féministe et enfantiste
Fatima Ouassak invite les personnes en situation de discrimination à s’auto organiser parce que les mobilisations autonomes sont efficaces et victorieuses. L’expérience de la lutte sociale à Bagnolet vécu et relaté par Fatima Ouassak l’a montré. Un groupe minoritaire et minorisé peut être un acteur politique capable de changer son sort. Une organisation par le haut (au niveau national) peut fédérer des luttes locales et leur donner un poids politique (comme l’a fait Fatima Ouassak avec le Front de mères). Les institutions étatiques veulent des mères et des enfants dociles et Fatima Ouassak invite ces mères et ces enfants à ne plus courber l’échine. En ce sens, nous, personnes blanches (et en particulier celles travaillant dans les professions d’encadrement comme l’école, la protection de l’enfance, la justice), devons voir dans ces luttes des révoltes légitimes et émancipatrices.

Nous qui bénéficions du privilège blanc devons à la fois travailler sur :
- notre histoire coloniale, nos préjugés qui rendent les discriminations tellement naturelles qu’elles nous sont invisibles,
- notre participation au système politique oppressif, raciste, assimilationniste (qui méprise la religion, la culture, la langue maternelle des descendants de l’immigration post coloniale).
Si nous ne transmettons pas les luttes que nos parents ont menées, que nous-mêmes menons, nos courons le risque que seule la violence de l’oppression soit transmise, avec les peurs, la douleur, la honte, sur plusieurs générations. Il faut que nos enfants comprennent que même si nous avons été et sommes toujours opprimés, nous avons été et sommes toujours en lutte. – Fatima Ouassak
En tant que militants féministes et enfantistes, nous ne pouvons pas laisser les enfants qui subissent un processus social de racisation être privés d’opportunités, humiliés, éborgnés, et même tués. Les droits des enfants sont les droits de tous les enfants. Cette lutte peut se faire par le vote politique.
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