Allons enfants de la Guyane : “c’est pour ton bien” version coloniale

Dans son livre Allons enfants de la Guyane : éduquer, évangéliser, coloniser les amérindiens dans la République, Hélène Ferrarini raconte l’histoire des homes guyanais. Les homes sont des pensionnats tenus par des prêtres (pour les garçon) et des soeurs catholiques (pour les filles) où étaient envoyés les enfants des peuples autochtones ou noirs-marrons. Certains enfants qui y séjournaient étaient orphelins, mais la plupart ne l’était pas. Même ceux-là étaient pourtant considérés comme des enfants abandonnés. Les enfants avaient interdiction d’y parler leurs langues maternelles et avaient l’obligation d’aller à l’école catholique ainsi qu’à la messe. Les anciens pensionnaires, désormais adultes et certains très âgés, témoignent des coups de baguettes, des privations et des maltraitances verbales qu’ils y ont reçus. Officiellement, envoyer les enfants dans un home n’était pas obligatoire, mais les autorités (aussi bien administratives que religieuses) faisaient peur aux parents pour qu’ils y envoient leurs enfants. Quand les enfants s’évadaient du home, les prêtres et les gendarmes venaient les chercher jusque dans leur maison natale.

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La Guyane, une “vieille colonie”

La Guyane a été colonisée par la France dès le XVI° siècle. Ce territoire du continent sud-américain est devenu un département en 1946. En réalité, une administration coloniale a perduré parallèlement dans certaines zones jusqu’à 1969. Cette administration était justifiée par les autorités françaises par le fait que les populations de ces territoires reculés étaient “primitives”. Ce terme visait d’une part les peuples descendant des premiers habitants du continent (les autochtones ayant survécu aux siècles de colonisation), d’autre part les Marrons (descendants d’Africains ayant fui les plantations esclavagistes des territoires voisins pour s’installer dans des villages libres en forêt). L’objectif des homes était l’assimilation culturelle, sociale et économique de leurs enfants.

Hélène Ferrarini rappelle que le dernier home guyanais a fermé dans les années 2010. Environ 2 000 enfants ont été placés dans ces internats catholiques des années 1930 à notre décennie. 

Des fratries entières, sur deux ou trois générations, ont grandi loin de leurs parents, aux côtés de religieux, dans un environnement culturel autoritaire et empreint de violence qui leur était totalement étranger. – Hélène Ferrarini

Des pratiques imposées pour “civiliser” les populations primitives

Il faut éduquer les sauvageons : une façon de justifier les maltraitances. 

Hélène Ferrarini explique que les homes étaient indissociables des écoles pour former un système éducatif catholique et civilisateur. Les écoles catholiques étaient là pour instruire, les homes pour éduquer au sens large. Le but de ce système était de faire adopter aux enfants les normes culturelles occidentales (dont la religion) en passant par la discipline du corps et de l’esprit. Les religieux et religieuses considéraient les petits comme des “sauvageons”. 

Une expression qui revient régulièrement dans les témoignages tant des anciens pensionnaires que des religieux est “Il faut“. Hélène Ferrarini cite Monseigneur Marie en 1959, s’adressant au préfet de Guyane : “Il faut tout leur apprendre : tout inclusivement.” D’anciens pensionnaires racontent quant à eux qu’il fallait se dépêcher tout le temps : “il fallait se réveiller, il fallait faire sa prière, il fallait déjeuner, il fallait s’habiller”.

L’assimilation est une violence coloniale.

L’assimilation passait par le fait d’apprendre aux jeunes des homes :

  • à mettre une robe ou une chemise,
  • à se coiffer,
  • à monter un escalier,
  • à se pencher sur des livres et des cahiers,
  • à tenir une aiguille,
  • à utiliser des couverts,
  • à domestiquer leur sensation de faim,
  • à parler français (les Français de métropole avaient interdiction d’apprendre la langue maternelle des pensionnaires),
  • à prier comme les catholiques,
  • à devenir de bonnes épouses chrétiennes pour les filles.

Cet apprentissage se faisait souvent à coup de bâton, de critiques, de forçage (à se couper les cheveux, à manger les restes jetés à la poubelle…) Les anciens pensionnaires racontent le choc : leurs parents ne les punissaient jamais et ne leur criaient pas dessus. Les violences éducatives ont été importées par les colons français. Plusieurs cas de suicide de jeunes pensionnaires ont été reportés de fait de la maltraitance tant physique que psychique.

Hélène Ferrarini écrit que le panel des punitions était varié : privation de nourriture, menaces, enfermement, obligation de rester agenouillé pendant des heures, coups (claques, coups de bâton, de pieds ou encore de lanière en cuir). Dans les homes, les enfants autochtones et descendants d’esclaves ont subi la culture occidentale de la violence, couplée au racisme et à l’adultisme, le tout sous couvert de religion catholique et de mission civilisatrice.

Dans les homes, les enfants sont exposés à des violences symboliques, morales et physiques. – Hélène Ferrarini

L’effacement culturel passe par les enfants.

Le processus d’assimilation en Guyane…

Le placement en home a été une rupture brutale tant pour les enfants que pour les membres adultes des familles. Certains enfants y étaient envoyés dès leur 3 ans, si bien que certains considèrent qu’ils ont été volés. Christophe Yanuwana Pierre, militant autochtone, estime que plusieurs générations ont été privées et dépossédées de l’éducation de leurs enfants. Certains militants parlent d’une maltraitance institutionnelle, imposée par l’Église et l’État. Les homes guyanais étaient en réalité des internats non pour des enfants orphelins ou abandonnés, mais pour des enfants arrachés à leurs familles dans le cadre d’une politique de scolarisation obligatoire en vue d’une intégration des peuples primitifs dans la civilisation (étant entendu que la civilisation ne peut être qu’européenne et que l’intégration peut être brutale s’il y a résistance). Vivre dans un univers clos (école/ internat/ église) était déjà une violence en soi pour ces enfants habitués à la liberté, de même que le fait de suivre un emploi du temps. 

Ces enfants ont été privés de l’apprentissage de leur propre culture au contact de leurs parents. Les homes ont inculqué une vision différente du monde. Cette culture était ancrée dans leur territoire, entre forêt amazonienne, mangrove, fleuve et littoral. Par exemple, les enfants étaient lavés dès leur arrivée au home pour retirer le roucou de leur peau. Le roucou est un onguent qui colore la peau en rouge afin de la protéger des insectes et du soleil. Les enfants avaient également l’obligation de jeter leur habit traditionnel (le kalimbe) et étaient punis si les religieux découvraient qu’ils l’avaient caché. La nourriture était également un enjeu d’assimilation et de choc culturel. Tous les anciens pensionnaires ont des souvenirs douloureux liés à la nourriture. 

Les familles ont été déstructurées (les enfants parlant à peine la langue de leurs parents) et les jeunes ont appris à avoir honte de leurs origines, de leur langue maternelle, de leur culture natale. Les élèves des homes ont développé une faible estime de leur identité et leur être a été appauvri (notamment par l’absence de la maîtrise de leur langue dont le vocabulaire était adapté à la vie locale).

… est déployé dans d’autres territoires.

Ce même mécanisme brutal a été pratiqué par les autorités françaises dans d’autres territoires colonisés (pensionnats au Québec et en Kanaky) et au sein même du territoire métropolitain pour imposer le français comme langue nationale (répression des langues régionales et des patois). Des modes de vie ont été détruits et des populations ont été dépossédées de leurs savoirs et de leur autonomie. On peut également faire le parallèle avec la scolarisation obligatoire à 3 ans et les obstacles à l’Instruction en Famille de nos jours. L’État considère que la place des enfants est à l’école et que la séparation des enfants de leurs parents est un bienfait pour la République. L’institution de l’école est peu questionnée, voire inquestionnable. Quand elle est questionnée, il s’agit de réformes ou d’écoles alternatives, mais rarement d’alternatives à l’école.

Pour aller plus loin : Au nom du pire : un livre impertinent qui questionne la notion d’école et d’instruction (l’école, une nouvelle religion ?)

Méfions-nous toujours de l’argument “C’est pour son bien” et attachons-nous à ne pas l’utiliser (ainsi que son coreligionnaire : “il faut”). L’expression “c’est pour ton bien” finit toujours par être utilisé pour justifier l’infériorisation d’une personne pour un motif ou un autre (son âge, son handicap, sa soi-disante absence de civilisation, sa couleur de peau, sa religion, son orientation sexuelle, ses opinions politiques, son sexe etc). C’est cette infériorisation qui légitime les mauvais traitements sous couvert de (ré)éducation.

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Source : Allons enfants de la Guyane d’Hélène Ferrarini (éditions Anacharsis). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur les sites de ecommerce.

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