Faire famille autrement : queeriser la famille (et la société)

Il est possible de faire famille sans miser sur la complémentarité entre hommes et femmes. La famille (comme tous les autres champs de la société) est construite sur des normes d’hétérosexualité. La complémentarité entre hommes et femmes n’a rien de naturel ni d’obligatoire. C’est pourquoi penser la famille queer aide à ouvrir d’autres possibles et voir comment un parentalité non genrée peut prendre forme.

famille queer

Le queer pour construire un espace d’émancipation

“Queerer quelque chose, c’est regarder en quoi et comment quelque chose fait la promotion de l’hétérosexualité et des identités binaires. – Gabrielle Richard, sociologue et autrice du livre Faire famille autrement.

Queer désigne les personnes qui sortent des normes sur le plan de l’identité de genre ou de l’orientation sexuelle. La notion de queer est politique et invite à porter un regard critique sur les notions de :

  • binarité de genre qui classe les êtres humains en deux catégories (hommes et femmes) et qui attribue des attentes ciblées en fonction de ces catégories (par exemple, c’est “normal” pour une fille d’être maladroite en bricolage ou pour un homme de ne pas prendre de plaisir à s’occuper des petits humains);
  • présemption d’hétérosexualité, comme si l’hétérosexualité allait de soi (dès les premières années de vie, comme l’illustre le fait de demander à un petit garçon en maternelle s’il a une amoureuse);
  • imbrication du sexe biologique/ de l’identité de genre/ de l’expression de genre et de l’orientation sexuelle et romantique (de manière à mettre en évidence le côté factice ou performatif du genre, comme le fait de se maquiller parce qu’on est une fille comme si toutes les filles aimaient se maquiller et qu’aucun garçon n’avait envie de se maquiller);
  • filiation biologique comme socle de la famille. La famille queer ne priorise pas l’accès génétique à la parentalité.

Les formes de la famille queer

Les rôles parentaux sont tellement genrés qu’on ne se rend parfois plus compte que les rôles de père et de mère sont socialement construits. Ils peuvent donc être pensés et pratiqués autrement.

Puisque des ovules et des spermatozoïdes sont nécessaires pour concevoir un enfant, on franchit rapidement le pas entre la complémentarité des gamètes et la complémentarité des rôles dans la parentalité. – Gabrielle Richard

Ainsi, la société (à travers les jugements des gens et la législation) a moins de difficulté avec l’idée de la PMA pour les couples lesbiens que pour les couples gays. Les lesbiennes sont considérées comme des femmes et donc comme des (bonnes) mères potentielles. Permettre à un couple d’hommes de devenir les deux pères d’un enfant doit franchir plusieurs préjugés : reconnaître que des hommes seuls sachent s’occuper d’un enfant et dissocier l’homosexualité de la pédocriminalité.

Faire fi de l’injonction sociale à la filiation biologique

Queerer la famille, c’est aussi interroger la nécessité du lien biologique entre un parent et un enfant. Socialement et administrativement, le lien biologique est encouragé, voire pris pour acquis, et la loi accorde des privilèges quand ce lien existe (reconnaissance juridique d’emblée du lien de filiation, possibilité de donner le nom de famille, accès au congé parental).

Un humain n’a pas besoin de donner ses gamètes à un enfant pour être son parent (pensons aux donneurs anonymes ou à l’adoption). À l’inverse, donner ses gamètes ne fait pas d’un humain le parent d’un autre humain (ni légalement ni socialement). Il y a une distinction entre les engagements biologiques et les engagements sociaux puisqu’un donneur anonyme de spermatozoïdes ou une donneuse anonyme d’ovocytes n’a pas le désir de s’occuper de l’enfant à naître de cet acte volontaire. Les familles queers s’approprient le récit de la filiation au sein de la famille.

Remettre en cause la cohabitation et la conjugalité

Il existe de nombreuses alternatives au couple hétérosexuel et monogame pour faire famille : 

  • les parents solos qui font le choix d’entrée de jeu d’être la seule personne avec la responsabilité légale de l’enfant
  • être coparent sans cohabiter ni même être en relation amoureuse : l’enfant passe une partie de son temps chez l’un ou l’autre de ses coparents, une maison est aménagée en deux appartements privés mais reliés par une partie commune, des relations polyamoureuses se développent sur le temps libre du ou des parents dans des engagements discutés au préalable et régulièrement rediscutés en fonction des besoins des parents et des enfants
  • mettre en place des techniques de communication (par exemple, noter de 1 à 10 pour désigner l’importance d’être impliqué dans une décision concernant l’enfant), des règles d’organisation matérielle et de l’agenda (exemple : prise en charge de l’enfant trois soirs par semaine par un des deux parents, l’autre pouvant contribuer s’il le souhaite mais aussi passer la nuit ailleurs, et un soir où les deux parents sont à la maison en responsabilité partagée et commune).

Ces aménagements familiaux sont pensés en amont, mis en place en toute connaissance de cause et adaptés au cours de l’eau dans les familles queers, de manière à s’aménager une parentalité compatible avec les besoins et la personnalité de chaque parent. 

S’émanciper des rôles de genre dans la parentalité

Les familles queers misent sur la répartition des tâches liées à la parentalité sur la base des intérêts, des capacités, des envies et des disponibilités des adultes impliqués (indépendamment des rôles genrés attendus).

Qu’est-ce qui fait sens à un moment donné ? Quel parent a envie de faire quoi, mais aussi, quel parent est en capacité de faire quoi ?

Queeriser la famille, c’est prendre en compte le fait qu’il y a des personnes et des corps qui sont capables. Par exemple, un humain peut allaiter un bébé qu’iel n’a pas porté, sans avoir connu l’expérience de la grossesse (via notamment le protocole de lactation induite Newman). Une personne qui ne s’identifie pas comme une femme (non binaire, genderfluid ou homme trans) peut être enceinte. L’expérience queer montre que la grossesse est indissociable du féminin aux yeux d’autrui alors que la réalité montre le contraire. Par ailleurs, le vocabulaire grand public efface la réalité des familles queers. Ainsi, dans les cours de préparation à la grossesse, le “papa” est systématiquement mentionné comme soutien alors qu’il n’y a pas toujours un papa (couple lesbien, PMA d’une femme seule, partenaire qui ne s’identifie pas à un homme, plusieurs coparents…)

Dégenrer le vocabulaire de la natalité, de la périnatalité et de la parentalité

Cela prend du temps de se départir de l’idée que les femmes sont plus compétentes dans les soins apportés à un enfant et que le parent au foyer est une femme. Les scénarios sont multiples et les pratiques ont besoin de mots pour être décrites et expliquées au grand public. Le problème du vocabulaire se pose particulièrement dans le cadre des parentalités trans. La question du surnom par lequel les enfants appellent leur parent peut être discutée entre parents et enfants. Les parents queers, et particulièrement trans, sont attentifs aux mots avec lesquels leurs enfants sont à l’aise. Les enfants sont tout à fait capables de faire des propositions pour concilier les besoins des uns et des autres. Les termes maman et papa sont des options parmi d’autres.

L’exploration du genre engendre une exploration de la famille et les réflexions autour du langage concernent en premier lieu le lien parental. L’idée est de ne pas avoir de mots figés, mais de cheminer en tant que famille, au rythme des enfants sans leur imposer de mots ou faire pression. Les parents trans sont déjà conscients de l’effort d’adaptation que demande une transition parentale aux enfants et de la transphobie qu’ils vont vivre en tant qu’enfants de parent trans.

Le surnom affectif qu’on cherche est celui avec lequel parents et enfants se sentent bien, et qui ne risque pas d’attirer indûment l’attention des autres lorsqu’il est verbalisé dans un espace public. Prendre connaissance de la manière dont d’autres familles ont abordé cette question des surnoms peut aider. – Gabrielle Richard

Le vocabulaire qui émerge pour dégenrer la famille s’applique à tous les pans pour être plus inclusif et remettre en cause l’ordre hétérosexuel inégalitaire (portant le sexisme en soi) :

  • porter un enfant plutôt qu’être enceinte
  • soins périnataux plutôt que maternité
  • adelphes au lieu de frères et soeurs
  • tontie ou toncle pour les adlephes du parent
  • nevièce pour les neveux et/ ou nièces

Faire famille autrement pour queeriser la société

Gabrielle Richard estime que c’est dans l’anticipation des zones de friction entre leurs valeurs, leur famille et la société cis-hétéronormative que les parents queers travaillent à réinventer la famille en introduisant la notion de famille queer.

Si ces termes font tant grincer les dents des franges les plus conservatrices de la société, c’est bien parce qu’ils remettent en cause l’ordre hétérosexuel de la société et la division genrée et inégalitaire sur lequel il repose. – Gabrielle Richard

Queeriser la société permettrait de créer d’autres possibles plus égalitaires, plus créatifs, moins oppressifs et moins autoritaires. Inventer des manières de faire famille, des mots pour parler des relations dans les familles, des rituels d’accueil des bébés non genrés, c’est offrir à chaque être humain toutes les opportunités que la vie à offrir, en protégeant chacun.e autant que possible de la hiérarchisation patriarcale et de l’oppression hétérosexiste.

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