Bien sûr qu’être bien traitant.e, c’est difficile (et beaucoup plus qu’on ne le croit…)

Cela n’a échappé à personne, les critiques envers l’éducation dite bienveillante se multiplient sur les réseaux sociaux. Certains parents se sont sentis tellement sous pression de “bien” faire qu’ils en ont été au bord du burn out, d’autres disent que vouloir être à tout prix bienveillants les a (presque) conduits à la violence éducative… et je veux bien les croire ! Comment a-t-on pu en arriver là alors que la totalité des auteurs qui traitent de bien traitance éducative soulignent l’importance de la bienveillance envers soi-même ?

Je pense notamment à Haïm Ginott qui a écrit : “Ce dont on parle est d’une direction, pas de la perfection” ou encore “Les parents en bonne santé émotionnelle ne sont pas des saints.”, je pense également à Faber et Mazlish qui se moquent d’elles-mêmes “J’étais une mère merveilleuse avant d’avoir des enfants”, je pense aussi à Rosenberg qui affirmait “C’est un véritable enfer d’avoir des enfant et de croire qu’il existe des parents parfaits !”. Et que dire d’Isabelle Filliozat dont le titre de l’un de ses ouvrages est “Il n’y a pas de parent parfait”.

Je me suis interrogée sur cette méfiance, voire défiance, envers cette approche qui vise la bien traitance des enfants. Arnaud Deroo, éducateur de jeunes enfants et consultant en éducation psycho-sociale, propose d’ailleurs de cesser de parler d’éducation bienveillante ou positive pour parler d’éducation bien-traitante. Au-delà des mots, je pense qu’une analyse globale peut expliquer cette difficulté à passer de la théorie à la pratique.

Je ne prétends pas pouvoir faire une analyse exhaustive des mécanismes qui freinent la percée de la bientraitance éducative en France. Vous aurez peut-être l’impression d’une liste de Prévert mais il me semble important d’apporter cet éclairage culturel, politique et économique pour ne pas risquer de jeter le bébé avec l’eau du bain…

Facteurs politiques

Des congés parentaux plus longs, mieux rémunérés et accessibles à tous sans discrimination (de sexe ou de statut professionnel) permettraient une meilleure disponibilité des parents pour les jeunes enfants.

Des politiques jeunesse qui prennent mieux en compte les besoins des adultes et des enfants permettraient de diminuer les violences éducatives ordinaires : des maisons des jeunes accueillantes et ouvertes à tous les enfants, une architecture des villes qui permettent aux enfants d’assouvir leurs besoins de dépense physique et d’autonomie, des centres dans lesquelles les parents pourraient se retrouver pour parler entre eux et avec des professionnels gratuitement et de manière anonyme… Tout cela existe à petite échelle mais peu de parents en ont connaissance et/ou les initiatives sont très locales et peu publicisées.

Les pouvoirs politiques pourraient également promouvoir la bien traitance éducative à travers des initiatives financées publiquement (affiches dans les maternités, livrets dans les carnets de santé…) et la formation des professionnels (pédiatres, infirmier.e.s, puériculteurs/rices, EJE, enseignant.e.s, sages-femmes…) qui inclut systématiquement une sensibilisation à la communication bienveillante, aux étapes de maturation émotionnelle et à la théorie de l’attachement.

Facteurs culturels

Nous sommes baignés dans une culture marquée par la peur du laxisme et de l’enfant roi. Par ailleurs, la plupart d’entre nous ont été victimes de violences éducatives ordinaires (fessées, claques, humiliations, répression émotionnelle…) et, sans un travail de prise de conscience individuelle et collective, nos pratiques éducatives sont guidées par notre inconscient, nos habitudes héritées de notre propre enfance et nos croyances limitantes.

Lire aussi : Adopter une éducation bientraitante : impossible (ou presque) sans travail sur la mémoire traumatique

Par ailleurs, les injonctions, les conseils ou, pire, les jugements venus de l’extérieur (famille, ami.e.s, inconnus dans la rue, au parc ou au supermarché) contribuent à remettre en cause des façons de faire différentes, surtout pour des parents peu sûrs d’eux.

Enfin, comme le dit si bien le proverbe africain “Il faut un village pour élever un enfant” : où est passé notre village ? Ce village, ce n’est pas seulement la solidarité entre adultes mais également le mélange des enfants d’âges différents qui s’auto instruisent les uns les autres, qui jouent ensemble de manière autonome et sécurisée.

Facteurs économiques

Là encore, je vais enfoncer des portes ouvertes : nous avons des modes de vie stressants qui engendrent fatigue et indisponibilité. Nos emplois du temps sont rigides et réglementés par nos emplois. Comment s’étonner alors que les couchers et les matins soient les moments les plus sujets à friction entre parents et enfants ? Nos modes de vie contemporains ne correspondent en rien aux besoins des enfants, encore moins des bébés (on reboucle ici avec le premier facteur : notre obsession culturelle à vouloir que les bébés dorment tôt, sans réveil et seuls est essentiellement due au fait que nous avons des obligations le lendemain qui nous obligent à mettre le réveil… parce que les congés parentaux sont trop courts).

Et n’oublions pas la précarité croissante : comment être serein.e et disponible pour les enfants quand on est au chômage ou menacé.e de l’être ? Quand on se demande comment boucler les fins de mois ?

Facteur de santé publique

Quand on sait que les CMPP (Centres Médico Psycho Pédagogiques) qui assurent consultations et traitements médico-psycho-pédagogiques gratuitement pour les enfants et les adolescents sont presque tous sur chargés, comment attendre des parents une bienveillance à toute épreuve avec des enfants qui ont besoin d’accompagnement professionnel ?

Un autre sujet très en vogue (et à juste titre) sur les réseaux sociaux est la question des violences obstétricales, et plus largement celle de la naissance respectée. Comment permettre un attachement solide dès la naissance entre la mère et son enfant quand les conditions de naissance sont si malmenées ?

Emma, blogueuse, en parle très justement dans sa bande dessinée Un autre regard. Elle questionne par exemple la notion de « baby blues » et d’hormones. Elle se demande si le fait de mettre la fatigue des mères sur le dos des hormones (« c’est les hormones, on n’y peut rien ») ne permet pas de passer sous silence certains sujets de société : permettre à l’autre parent de dormir sur place à la maternité, allonger la durée du congé paternité, améliorer le budget des hôpitaux…

Facteurs scolaires

Aah…l’école, ce grand sujet de discorde et de mal-être… Quand on lit que 65% des petits français sont stressés, c’est-à-dire 15 points de plus que la moyenne mondiale (source), on est effectivement en droit de se demander si le fait d’envoyer les enfants à l’école ne participe pas dans une certaine mesure à créer des situations de conflits entre parents et enfants. Il suffit de penser à la corvée des devoirs : combien d’entre nous peuvent honnêtement dire que les devoirs ne sont pas générateurs de chantage, de rapports de force, de cris ou encore de menaces ?

Cela s’explique par la peur que beaucoup d’entre nous entretiennent envers l’école : peur de la précarité économique future, peur de ne pas pouvoir contribuer au bonheur de nos propres enfants…

Par ailleurs, la plupart des écoles ne respectent pas les droits des enfants : temps et espace contraints, système de récompenses et punitions, évaluations… De nombreux enfants sortent donc de l’école frustrés, en colère, stressés et “déchargent” sur les parents qui, ayant peu de connaissance au sujet du fonctionnement des émotions et de la théorie de l’attachement, peuvent recourir aux violences éducatives ordinaires par dépit, par impuissance, par épuisement (à nouveau, on reboucle avec les facteurs politiques – manque d’information à destination des parents de la part des pouvoirs publics sur le développement des enfants, les facteurs économiques – fatigue et stress des parents, et culturels – peur du regard des autres qui incitent à “mater” les enfants trop bruyants ou démonstratifs).

Facteurs psychologiques

Le travail sur soi est, selon moi, nécessaire (mais pas suffisant) pour s’engager dans une éducation bien traitante. Apprendre à aimer son enfant intérieur et le guérir permet de comprendre d’où viennent nos réactions excessives, pourquoi certaines émotions nous mettent hors de nous et quels sont nos schémas. C’est seulement au moment où nous savons reconnaître ce qui provoque en nous malaise ou bien-être que nous pouvons commencer à faire des choix conscients. C’est la raison pour laquelle certains auteurs parlent d’éducation consciente plutôt que d’éducation positive ou bienveillante.

Ce travail sur l’histoire personnelle concerne à la fois l’éducation que nous avons reçue de la part de nos parents et les expériences qui ont jalonné notre vécu (à l’école, avec des amis, avec d’autres adultes…). Ce travail peut se faire avec un thérapeute professionnel, un groupe de parole ou encore une personne bienveillante de l’entourage.

Mais des événements liés à l’histoire de nos ancêtres peuvent également interférer avec notre volonté de “bien” faire. La psychogénéalogie a montré que certains événements traumatiques se transmettent inconsciemment de générations en générations.

Facteurs liés au genre

Depuis que je m’intéresse à la bientraitance éducative, j’ai pris conscience de l’importance des luttes féministes. Comment faire la promotion de la bien traitance éducative quand les femmes sont submergées par la charge mentale ? quand le burn out parental touche en priorité les femmes ? quand les tâches ménagères sont en majorité assurées par les femmes ? quand le budget consacré aux droits des femmes est en baisse, au risque de dégrader l’accueil des mères violentées par leur conjoint ?

Violaine Guéritault, spécialiste du burn out maternel, utilise le mot « travail » pour caractériser les actes de la vie quotidienne de nombreuses mères. Elle estime que le burn out maternel est un problème qui trouve ses racines non pas dans les femmes, mais dans leur environnement social.

Le burn out n’est pas le fait de l’incapacité d’un individu à faire face aux contraintes qui l’entourent. Il est dû à une dynamique complexe, émergeant de l’interaction entre cet individu et l’environnement dans lequel il se trouve et qui le modèle en partie. Mieux connaître les facteurs de stress dans votre vie, c’est mieux les comprendre et mieux vous comprendre vous-même. Etre une maman stressée n’a rien d’inadmissible, de honteux ou d’inavouable. – Violaine Guéritault

Facteurs médiatiques

La presse grand public, soucieuse de vendre des conseils et des objets, s’est appropriée les discours psychanalytiques tendancieux (bafouant parfois la pensée initiale de Freud) en mettant l’accent sur le fait d’éloigner mère et enfant au plus vite, de favoriser la reprise d’une activité sexuelle pour le couple au plus vite (mais ça, on le devine seulement entre les lignes dans les articles critiquant le cododo notamment !), d’apprendre la frustration au plus vite (pour éviter d’en faire des enfants rois).

Comment résister à la déferlante de “conseils” de professionnels qui n’ont pas mis à jour leurs connaissances au sujet du développement de l’enfant et pourtant relayés dans les médias grand public (au hasard : le cododo est nuisible, il faut redresser les enfants qui sont de la mauvaises graines, les enfants d’aujourd’hui sont trop capricieux, il ne faut pas allaiter au-delà de 6 mois…) ?

Par ailleurs, les médias se font le relais d’objets de puériculture souvent inadaptés, à travers la publicité. Ces objets entravent parfois la satisfaction des besoins physiologiques des enfants (motricité libre, inhibition des réflexes primitifs) et parfois même le lien d’attachement parent/ enfant.

Les publicités nous renvoient également l’image de familles idéales, où les maisons sont toujours ultra propres, les enfants souriants et “obéissants”, les parents heureux, les bébés de parfaits dormeurs. Or se raccrocher à ces belles idées mais irréalistes ne nous aident pas dans le feu de l’action du quotidien. Au contraire, elles ont tendance à nous frustrer car on ne sent pas à la hauteur de ces exigences ou alors on commence à en vouloir aux enfants, au conjoint de ne pas être conformes à ces projections idéalisées.

Facteurs alimentaires

Notre alimentation peut engendrer des troubles de comportement à la fois chez les adultes et les enfants.

La surconsommation de sucres, d’additifs alimentaires, de phosphates, de sel, de lait, de gluten et de glutamate peut être liée aux problèmes de comportement que rencontrent certains enfants et même certains adultes : hyperactivité, irritabilité, problème de concentration…

Il est plus difficile d’accompagner et comprendre des enfants agités quand on ne comprend pas d’où vient leur irritation ou leur excitation. Nous mêmes pouvons avoir du mal à nous montrer patients si des éléments dans notre alimentation nous sur excitent (café, thé, alcool, drogues…).

Par ailleurs, les allergies en augmentation constante peuvent également expliquer des comportements irritables des enfants, en face desquels nous pouvons être démunis tant qu’un diagnostic n’a pas été posé.

Un projet de société

Ma cousine vit aux Pays-Bas et m’a récemment offert, en guise de clin d’oeil, le livre “The Happiest Kids in the World”. Dans ce livre, une américaine et une britannique mariées à des hollandais expliquent en quoi l’éducation hollandaise rend les enfants heureux. Étonnamment, ou pas !, un des chapitres s’intitule “Happy parents have happy kids” : tout un projet de société ! Comment rendre des adultes heureux pour qu’ils puissent s’occuper des enfants avec bienveillance et empathie ?

Au delà des politiques publiques en termes de santé, de services publiques, de système d’instruction, d’écologie, de politiques de la ville et de la famille, notre société nous met dans le bain de la compétition et de la vitesse. Nous gagnerions à ralentir et à simplifier. C’est aussi pour cette raison que j’ai traité à plusieurs reprises de zéro déchet et de minimalisme sur le blog.

Par ailleurs, je repense à une citation d’Isabelle Fillliozat qui m’avait beaucoup marquée quand je l’avais lue. Elle disait en substance que nous sommes tous des analphabètes émotionnels. Comment s’attendre à ce que nous soyons capables de faire preuve d’intelligence émotionnelle, de savoir réguler nos émotions, de nous montrer empathiques quand les valeurs mises en avant par la société (et l’école) sont la compétition, la réussite professionnelle, l’argent, le statut social, la comparaison sur les réseaux sociaux ?

 

Les trois plus grands ennemis des parents sont le stress, la fatigue et l’isolement : on comprend aisément que l’accumulation de ces facteurs ne jouent pas franchement en notre faveur (et encore, mon analyse est forcément incomplète)… Et cela explique également pourquoi certains parents qui font un travail sur eux, un travail sur leur “enfant intérieur” n’arrivent pas toujours à mettre en pratique les outils de bientraitance éducative. On parle ici d’un système, d’un environnement à prendre en compte, qui dépasse largement notre volonté individuelle.

Alors oui, au regard de tous ces facteurs, bien sûr que c’est difficile d’être bien traitant.e au quotidien, de garder un calme olympien en toute circonstance, de pratiquer l’écoute active après une journée épuisante au travail alors qu’il y a encore les devoirs et le dîner à gérer… mais est-ce réellement ce qu’on attend des parents ? Au risque de me répéter, je citerai à nouveau Haïm Ginott :

citation parentalité positive

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Si une approche complexe et multi-dimensionnelle des tenants et des aboutissants éducatifs vous intéresse pour aller plus loin, je vous recommande chaudement le livre de Béatrice Kammerer et Amandine Johais Comment éviter de se fâcher avec la terre entière en devenant parent – La parentalité en 9 questions qui divisent (éditions Belin)