Pourquoi et comment construire l’égalité filles/ garçons dans l’enfance ?

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Crédit illustration: freepik.com

 

J’ai assisté mardi dernier à une conférence donnée par Sandrine Donzel, du blog SCommC qu’elle donnait dans la Loire. Le thème en était : Pareil ou pas pareil ? Pourquoi et comment construire l’égalité filles/ garçons dans l’enfance ?

Je vous propose un compte-rendu de cette conférence.

Pourquoi construire l’égalité filles/garçons dans l’enfance ?

Des chiffres qui questionnent

L’Observatoire des inégalités parle d’inégalités « quand une personne ou un groupe détient des ressources, exerce des pratiques ou a accès à des biens et services socialement hiérarchisés », sous-entendu « et qu’une partie des autres ne détient pas » (c’est-à-dire auxquels elle n’a pas accès pour une raison ou une autre comme une interdiction formelle/ légale ou bien un entravement culturel/ social).

On comprend alors que, pour parler d’inégalité, il doit y avoir hiérarchie. Quand il n’y a pas de hiérarchie, il y a seulement des différences. Sandrine Donzel a pris cet exemple : posséder un chat plutôt qu’un chien n’est pas une inégalité, sauf si nous étions dans une société qui attribue au chien plutôt qu’au chat une valeur spécifique qui donne un avantage dans la société (ne serait-ce qu’en terme de statut social, de prestige même sans parler de droit comme cela pourrait être le cas si seuls les propriétaires de chiens avaient le droit d’aller au restaurant).

Dans notre société, il existe bel et bien des inégalités mesurables entre filles/ femmes et garçons/ hommes. En voici quelques-unes citées lots de la conférence (liste non exhaustive) :

  • 83% des élèves dans les filières paramédicales sont des filles tandis que 93% des élèves en STI ( Sciences et Technologies Industrielles ) sont des garçons
  • 83% des cadres dirigeants sont des hommes tandis que 96% des assistants de direction sont des femmes
  • dans les médias, 80% des experts invités sur les plateaux sont des hommes

Plus de chiffres illustrant les inégalités hommes/femmes

La question est de savoir si les femmes préfèrent naturellement occuper des postes d’assistanat plutôt que de direction ou si les hommes sont naturellement plus attirés par les sciences que les femmes ne le sont. Pourquoi les hommes sont-ils plus représentés dans les positions socialement valorisées (d’un point de vue prestige autant que d’un point de vue monétaire) ? Est-ce que cet état de fait s’explique par la différence liée au sexe ou bien par des facteurs culturels et sociaux ? Quelle serait alors la part des facteurs culturels et sociaux ? Comment la réduire ?

Un peu de vocabulaire : une différence implique-t-elle une inégalité ?

Travailler sur l’inégalité ne revient pas à nier les différences mais simplement à affirmer que les différences ne doivent pas entraîner une inégalité en ressources (financières, culturelles…), en droits et en traitement.

Le nœud du problème se trouve dans les stéréotypes qui entraînent des discriminations conduisant à des inégalités qui entretiennent les stéréotypes. Un stéréotype est une caractérisation symbolique d’un groupe qui s’appuie sur des attentes ou des jugements de routine. Un stéréotype peut également être une expression ou une opinion toute faite réduisant les particularités (ex : les filles aiment la danse mais pas le foot et les garçons aiment le foot mais pas la danse).

Un stéréotype peut être une généralisation abusive d’une statistique, une essentialisation (du fait que tu es une fille, alors tu dois forcément aimer la danse par nature puisque c’est ta nature féminine qui détermine tes goûts et comportements) ou encore une croyance (non fondée statistiquement).

Une discrimination est le fait de traiter différemment une personne du fait de son appartenance à un groupe (groupe déterminé dans notre cas par le sexe). Une inégalité est le fait que des citoyens ne bénéficient pas des mêmes ressources, des mêmes droits et des mêmes chances du fait de cette même appartenance.

Sandrine Donzel prend pour exemple le stéréotype selon lequel les femmes auraient moins d’autorité que les hommes. Les personnes qui ont ce stéréotype en tête et en situation de recrutement vont plutôt embaucher des hommes pour des postes d’encadrement et de direction. Il en résulte qu’il y a peu de femmes dans ce type de poste, légitimant dans les faits le stéréotype initial : s’il y a moins de femmes que d’hommes dans les fonctions d’encadrement et de direction, c’est qu’elles sont moins compétentes car elles ont moins d’autorité. Si les femmes ont effectivement moins d’autorité, je vais privilégier un candidat masculin en tant que recruteur pour un poste d’encadrement.

Quand ils ne sont pas déconstruits, les stéréotypes s’auto-renforcent et créent des inégalités qui ont des répercussions négatives à la fois d’un point de vue individuel (ex : les femmes s’auto-censurent ou sont censurées) et collectif (on se prive d’intelligence collective et de diversité).

Des conséquences inattendues des stéréotypes genré

Les stéréotypes genrés ont même des conséquences sur la santé, à la fois des femmes et des hommes. Ainsi, quand elles consultent un médecin pour des douleurs dans la poitrine, les femmes vont plutôt être orientées vers un psychologue (la douleur étant le symptôme d’un stress ou d’une anxiété) tandis qu’un homme avec les mêmes symptômes va plutôt être orienté vers un cardiologue. Il en résulte que les hommes bénéficient d’une meilleure prévention en matière d’infarctus du myocarde que les femmes.

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Par ailleurs, on a tendance à croire que les hommes font plus de tentatives de suicide que les femmes car les chiffres semblent le démontrer : plus d’hommes que de femmes meurent de suicides. Pourtant, il apparaît que les femmes font plus de tentatives de suicide que les hommes. Les hommes sont en revanche plus efficaces (ils meurent plus que les femmes de suicide) car ils utilisent des moyens liés à leurs stéréotypes de genre (arme à feu notamment). Les femmes meurent moins de leur tentative de suicide car elles utilisent des moyens plus “doux” moins immédiatement mortels (médicaments notamment).

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Quand on ne voit plus qu’on baigne dans des stéréotypes genrés

Les stéréotypes genrés sont liés au fonctionnement de notre cerveau qui aime mettre les choses et les gens dans des catégories pour plus de facilité. Il est plus simple pour communiquer et entretenir des relations d’attribuer des attributs stéréotypés aux gens (ex : dire bonjour Monsieur ou Madame sans se poser de question sur la manière de s’adresser à la personne). Ceci est d’autant plus marqué dans les langues où le neutre n’existe pas (comme c’est le cas pour le français).

Les stéréotypes genrés ne sont donc pas forcément un problème en soi puisqu’ils correspondent à une tendance naturelle de notre cerveau à la catégorisation. Ils commencent à poser problème quand ils induisent des jugements, une hiérarchie et de la souffrance dans une vision étriquée et rigide du monde.

Les stéréotypes genrés posent problème pour les deux sexes comme par exemple :

 

  • les garçons qui ont le tort d’avoir des comportements genrés “féminins” sont moqués, rabaissés (au point qu’on peut se demander si notre société ne préfère pas voir des garçons morts – puisque poussés au suicide par les moqueries – que “efféminés”). Cela en dit long sur la dévalorisation des comportements attribués au genre féminin.

Quand il y a écart par-rapport au stéréotype lié au genre, il y a souvent souffrance même si les mentalités évoluent (comme on l’a vu avec la coupe du monde de football féminin). Peut-être que le prochain pas serait de préciser systématiquement football masculin et football féminin (comme on le fait pour la gymnastique artistique) sans partir du principe que dire simplement foot sous-entend qu’on parle du foot masculin.

Comment construire l’égalité filles/garçons dans l’enfance ? 

Contrer les effets du bain culturel

Les enfants ont besoin de modèles pour se construire donc il est important de montrer des possibles qui sortent des stéréotypes genrés. L’idée n’est pas d’interdire aux filles de jouer à la poupée ou aux garçons de jouer au foot mais de montrer des exemples mixtes.

Certaines enseignes ont commencé à montrer deux enfants systématiquement dans leurs publicités pour jouets : un garçon ET une fille jouent avec un établi de bricolage; un garçon ET une fille jouent avec une poussette. Le message est simplement : “C’est possible; si tu en as envie, tu peux le faire”.

Il n’y a rien d’extraordinaire à attendre que l’enfant s’empare d’un jouet selon ses goûts, envies et inclinaisons plutôt que lui imposer un environnement façonné par les stéréotypes et attentes culturelles ou sociales.

Pour aller plus loin : Education antisexiste : revaloriser les jeux dits “féminins” auprès des garçons (et contre-carrer les discours “c’est pour les filles”)

Le mot clé est la variété : mieux vaut présenter des jouets selon leur type (ex : imitation, construction, déguisement…) ou des activités selon leur attrait (ex : contact avec la nature, sensibilité artistique…) plutôt que selon un classement fille/ garçon.

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Magasins U – 2013

Reconnaître nos propres stéréotypes et lutter contre

Nous avons tous et toutes des stéréotypes même si nous n’aimons pas le reconnaître. Dans la rapidité de jugement, c’est le stéréotype de genre qui s’exprime spontanément. Nous pouvons donc prendre l’habitude d’examiner nos premières pensées quand nous sommes face à des situations mettant en jeu des stéréotypes genrés (par exemple au moment de choisir un cadeau pour un enfant ou de préciser des vœux d’orientation pour des lycéens).

Nous pouvons également nous poser quelques questions clés :

  • quel exemple je donne moi-même ?
  • quelle autorisation je donne à mon enfant ?
  • quels encouragements je donne pour alimenter tel comportement ou quels mots j’utilise qui peuvent éteindre tel autre comportement (ex : “Mais c’est un T-shirt rose, c’est pour les filles !”/ “Les garçons, ça ne pleure pas“) ?

Ne pas faire porter le poids de nos combats sur les enfants

Pour autant, les enfants sont libres d’aimer ce que nous n’aimons pas. Si on interdit à une fille de se déguiser en princesse à paillettes parce que nous estimons que c’est dégradant ou si nous interdisons à un garçon de jouer au foot alors qu’il en a envie, nous risquons de générer de la souffrance chez eux.

Nous pouvons garder en tête cette question : si c’était un enfant de sexe opposé, est-ce que j’agirais de la même manière ? si non, est-ce lié à son sexe ou bien simplement aux goûts, à la personnalité de cet enfant-là ?

Construire l’égalité entre filles et garçons dès l’enfance, c’est donc reconnaître la différence entre les sexes mais refuser que cette différence se transforme en hiérarchie ou en rétrécissement du champ des possibles (que ce soit pour les filles ou pour les garçons). L’idée directrice est de s’intéresser à la singularité de chacun plutôt qu’à son appartenance à une catégorie et à raisonner en termes d’environnement riche, ouvert et bientraitant.

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Sandrie Donzel a notamment cité le livre Histoires du soir pour filles rebelles que j’ai chroniqué ici.

histoires pour filles rebelles

Pour aller plus loin, je vous recommande le livre d’Aurélia Blanc : Tu seras un homme – féministe – mon fils ! de Aurélia Blanc (éditions Marabout). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet.

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