Émanciper l’enfance : comprendre la domination adulte (et la hiérarchie entre les humains qui opprime, aliène et colonise)

Émanciper l’enfance : comprendre la domination adulte pour en finir avec la violence éducative (éditions Le Hêtre Myriadis) est un ouvrage collectif dont les textes sont issus des contributions faites lors des Rencontres de l’OVEO (Observatoire de la violence éducative ordinaire) de 2023. Il est structuré autour de trois grandes parties : 

  1. comprendre,
  2. témoigner,
  3. lutter.

émanciper enfance domination adulte

Chacun des 15 textes est signé d’un auteur ou d’une autrice différent et aborde un thème lié à la domination adulte. On y retrouve des réflexions sémantiques, juridiques, historiques, psychosociales, ainsi que des témoignages de jeunes personnes sur leurs vécus, leurs émotions et leurs pensées au sujet de l’infantilisation subie.

L’infantilisation dans les relations adultes/ enfants (et au-delà)

L’infantilisation est la minorisation, voire la négation, des droits des jeunes personnes (enfants et adolescents), de leur agentivité (leur capacité d’agir), de leurs aptitudes physiques, sensorielles, affectives et intellectuelles. Cela passe par exemple par le fait d’empêcher les enfants d’aller librement aux toilettes, de les priver de nourriture en guise de punition, de ne pas respecter leur sensations de froid ou de chaud (obliger à garder ou enlever un manteau), de leur dire d’arrêter de pleurer ou bien de leur dire qu’ils sont trop petits pour comprendre et ne pas les consulter ou les informer sur des décisions qui les concernent. Les jeunes personnes ont donc moins de droits et de dignité que les adultes et ces derniers sont légitimés pour intervenir dans tous les aspects de la vie d’un enfant. Daliborka Milovanovic, philosophe et éditrice, parle de “performer l’autorité” dans le sens où c’est important que les adultes interviennent, peu importe comment, à partir du moment où les adultes peuvent justifier la coercition par un but éducatif.

Dans le livre Émanciper l’enfance, la violence éducative ordinaire est définie comme un ensemble de pratiques et de comportements des adultes qui portent atteinte à l’intégrité physique et psychique, à la dignité et aux droits fondamentaux des jeunes personnes. Les auteurs et autrices choisissent d’utiliser l’expression “jeunes personnes” pour désigner la catégorie des humains de moins de 18 ans (âge de la majorité en France). Cette expression met en lumière le système de valeurs adultiste qui place les mineurs dans une position inférieure dans la hiérarchie sociale (entraînant des droits différents).

Rodolphe Dumouch, professeur agrégé en lycée, s’interroge sur la notion de contre pouvoir et de droits juridiques. Quel est le contre pouvoir à l’autorité parentale et, plus généralement, au pouvoir des adultes sur les jeunes personnes ? Rodolphe Dumouch pointe l’empêchement des jeunes à avoir du poids dans les décisions qui les concernent. Par exemple, en France, les sondages excluent les mineurs, même quand le sujet les concerne directement. La France bloque également l’avancée des droits politiques des jeunes personnes, notamment le recul de l’âge du droit de vote (à 16 ans par exemple). Par ailleurs, les jeunes qui s’engagent en politique sont moqués (à l’image de Manès Nadel).

La violence est inhérente au fait éducatif (Daliborka Milovanovic).

Les auteurs et autrices comparent la domination adulte avec la colonisation de pays et de populations. 

Dans le contexte contemporain, l’emploi du mot “éducation” semble fonctionner comme “virtue signalling” ou indicateur de vertu (vertu ostentatoire) et permet de manifester que nos intentions sont vertueuses et bonnes, tout comme l’emploi de “démocratie” ou “liberté”. Les nations occidentales dominantes sont friandes de son usage pour légitimer leurs actions non commerciales auprès de diverses populations autochtones de pays dominés économiquement, actions qui ont des effets de colonisation culturelle et intellectuelle. – Daliborka Milovanovic

En effet, il y a un aspect relationnel dans la définition des violences éducatives, dans le sens où il existe une relation éducative qui lie les dominants (les adultes) et les dominés (les jeunes personnes). Prendre en compte l’aspect relationnel de la violence éducative étend non seulement la notion de domination des enfants à l’extérieur de la seule famille, mais aussi le spectre des personnes susceptibles d’en être victimes.

Toue personne susceptible d’être considérée comme “éducable” ou saisie dans le cadre d’un rapport d’éducation est exposée aux violences éducatives : jeune adulte à l’université, professionnel.le en formation, résident.e en EHPAD etc. – Gabriel Allégret

Gabriel Allégret, doctorant en sciences sociales, estime que la notion d'”éducable” est un prétexte pour éduquer plusieurs catégories de population (au sens de dominer, de priver de droits, de surveiller et de corriger). Les “éducables” ne sont pas non seulement les jeunes, mais aussi les femmes, les peuples colonisés, les personnes en situation de handicap ou encore les personnes LGBTQ. Les camps de ré-éducation reprennent la notion d’éducation dans une dynamique de racisme, de colonialisme et d’enjeux politiques (contre les opposants politiques).

Colonialité et enfance

La colonialité va avec l’inégalité en droits et en dignité : c’est une hiérarchisation des humains, qui déborde la période coloniale elle-même. Lissell Quirroz, professeure des Universités, avertit sur le fait que, si tous les enfants sont dominés, certains sont considérés comme moins que rien. Ce sont les enfants considérés comme “non blancs”, qu’ils vivent en Occident ou dans le Sud global.

Lissell Quirroz prend pour modèle la pyramide de l’humanité comme héritage de la pensée coloniale. Elle écrit que “les sociétés coloniales créent une zone de l’être, où les personnes (aussi des enfants) sont considérées comme des humains (blancs, européens et leurs descendants occidentaux) qui profitent de dispositifs comme la protection maternelle et infantile, et une zone du non-être, où les enfants seront massacrés, violés, exploités.” Lissell Quirroz est ainsi critique de l’école, comparée à un espace de génocide culturel (non seulement dans les pays colonisés aux XIX° et XX° siècles, mais également en Franc, envers les populations de Bretagne ou de Corse).

Témoigner et lutter pour émanciper l’enfance

Les témoignages relatent le sentiment d’oppression constant, la violation de l’intimité et la mise sous pression du fait de l’arbitraire des punitions. Il existe un paradoxe essentiel dans l’éducation : priver, contrôler, humilier, sont un terreau fertile pour les crises émotionnelles et comportementales des enfants, ces crises étant elles-mêmes réprimées.

Dans la dernière partie qui se nomme “Lutter”, les auteurs et les autrices exposent des suggestions et des expérimentations pour émanciper l’enfance. Comment les adultes peuvent-ils devenir des alliés ? Comment les enfants peuvent-ils reprendre du pouvoir pour s’auto défendre ? Comment nous rendre compte que nous sommes nous-mêmes violents et comment sortir de la domination adulte ? Comment permettre la solidarité entre enfants pour qu’ils défendent et jouissent de leurs droits humains fondamentaux ? Il y est question d’instruction en famille, de programmes d’action contre les violences intrafamiliales (y compris l’inceste), de rencontres buissonnières multi âges et de travail collectif pour surmonter nos traumatismes psychologiques.

Je pose l’hypothèse que nous vivons dans un monde d’adultes traumatisés par une éducation à l’obéissance et à la soumission, éducation produites par les institutions que sont les états, qui se servent de la famille, de l’école, et de tous les autres relais pour imposer l’aliénation des individus. Une forme de domestication des humains. Cette aliénation endommage les capacités d’empathie et de nombreuses formes de sensibilité, y compris notre capacité à aimer. Elle nous handicape dans notre potentialité à être entièrement humain.es. – cathy malherbe

…………………………..

Émanciper l’enfance : comprendre la domination adulte pour en finir avec la violence éducative (éditions Le Hêtre Myriadis) est disponible en médiathèque, en librairie ou sur les sites de ecommerce.

Commander Émanciper l’enfance sur Amazon ou sur le site de l’éditeur

domination adulte livre