Une difficile libération des relations parent/ enfant maltraitantes à l’âge adulteLes conséquences négatives à l'âge adulte des relations nocives et maltraitantes subies dans l'enfance

Anne-Laure Buffet, thérapeute spécialisée dans l’accompagnement des victimes de violences psychologiques, estime que de nombreux adultes victimes d’un parent maltraitant pensent avoir pu s’en libérer. Pourtant, en présence du parent maltraitant, il est très fréquent que les réflexes infantiles prennent le dessus. Malgré leurs bonnes résolutions de tenir tête à ce parent, ces adultes reproduisent des attitudes apprises avec, pour excuse, des pensées comme “Je ne peux pas le/ la changer; il/ elle est comme ça donc je fais avec; il/ elle a souffert et je lui dois bien ça”.

L’espoir que le parent finisse malgré tout par changer, par témoigner de l’affection, par reconnaître le tort causé anime les adultes qui se comportent ainsi. Le déni de l’intensité des violences subies, les espoirs déçus mais vivaces malgré tout, les incompréhensions auxquelles une réponse est cherchée rendent les ruptures d’avec les parents maltraitants difficiles.

Anne-Laure Buffet parle de “sentiment handicapant : celui de ne jamais être à sa place, de ne pas être adapté et de ne pas savoir faire “dans ce monde”. ” L’adulte est toujours remis à sa place d’enfant face à son/ses parent(s) maltraitant(s). Il ne peut pas sortir de son rôle et, s’il le fait, la punition est élevée (reproches, critiques, présence ignorée, comparaison, culpabilité et chantage affectif). L’adulte est alors dans une impasse : d’un côté, il est prisonnier de cette relation qui cause de la souffrance mais, de l’autre côté, il y trouve des bénéfices secondaires (faire partie d’une famille est valorisé socialement, couper les ponts fait peur du fait de la solitude, et, tant que le parent est vivant, il y a espoir qu’il se mette à manifester de l’amour inconditionnel un jour).

Les conséquences négatives à l’âge adulte des relations nocives et maltraitantes subies dans l’enfance

Anne-Laure Buffet voit des conséquences négatives à l’âge adulte des relations nocives subies dans l’enfance :

  • un effacement face à l’autorité

Quand une personne a appris à se sentir constamment en faute, jugée, condamnée, elle peut être amenée à chercher à plaire, à “convenir” pour être acceptée (ou a minima ne pas déranger).

  • un manque de compréhension de la manière d’être en relation sainement

Les personnes qui n’ont connu l’amour qu’à travers le filtre du chantage et de la contrainte peuvent avoir du mal à savoir aimer sans condition mais aussi à accepter d’être aimables et aimées.

L’adulte victime reste avec deux certitudes qui conditionnent toutes ses relations : il est coupable de ne pas avoir été aime; il n’est pas aimable. – Anne-Laure Buffet

Les relations sont marquées par des attentes disproportionnées et/ou par de la méfiance, allant de l’idée de devoir tout accepter à l’espoir d’être enfin sauvé. Certains adultes victimes de maltraitance dans l’enfance vont envahir son interlocuteur sans s’en rendre et en devenir dépendant. D’autres vont adopter les attitudes subies et devenir exigeants, méprisants, injustes ou encore colériques.

  • une méfiance face aux compliments et marques d’attention

L’enfant maltraité grandit avec la conviction qu’il ne mérite rien de bon ou d’agréable, qu’il n’est pas aimable si bien que les compliments et les marques d’affection suscitent de la crainte, de la méfiance et du rejet.

Certains comportements sont assez symptomatiques : convaincue de gêner, [la victime] s’excuse en permanence, pense déranger, n’ose ni demander de l’aide, ni signaler une difficulté au risque de l’aggraver, redoute le conflit, s’interdit de dire “non” ou de refuser quoi que ce soit, a la certitude de ne pas savoir faire, de mal faire. Et fréquemment, elle réagit sans filtre émotionnel : un merci les exalte, un reproche les foudroie. – Anne-Laure Buffet

  • une minimisation des violences subies

Certaines personnes vont minimiser les violences qu’elles sont subies afin d’excuser les parents. Par exemple, un adulte qui a été humilié, critiqué peut se penser chanceux par-rapport à un autre qui a pris des coups. Pourtant, établir ce type d’échelle de valeurs vise encore à protéger les parents et empêche une saine prise de conscience, premier pas vers la libération et la résilience.

  • un manque de confiance en soi

La personne a peur de mal faire et ses ressources internes ont été dévalorisées ou bien utilisées par le parent pour sa propre satisfaction narcissique.

Habitué à se soumettre, à obéir, ou encore à être dévalorisé et dénigré, [l’individu] ne montre aucune résistance à la critique, chercher la reconnaissance en acceptant tout ce qui lui est imposé, obéit aux ordres inappropriés, se tait face à la surcharge de travail ou au manque de considération de ses supérieurs et de ses collègues, quitte à risquer un burn-out. – Anne-Laure Buffet

  • de l’immaturité dans les relations à ses propres enfants avec des paroles ou gestes qui peuvent sortir “tout seuls” malgré des convictions non violentes fortes

Il n’y a pas de mécanisme systématique qui condamnerait les enfants maltraités à devenir des adultes maltraitants. C’est quand une personne n’a pas pris conscience du caractère anormal, injuste et violent des traitements reçus qu’elle risque de reproduire. Les identifier avec lucidité permet de :

  • les affronter et ne pas les reproduire,
  • s’excuser en cas d’explosion de colère,
  • prendre des mesures pour éviter que cela ne se reproduise (par exemple, en suivant une formation de communication parents/ enfants, en s’engageant dans une thérapie ou en intégrant une communauté parentale soutenante – virtuelle ou “dans la vraie vie”).

S’en sortir : le déclic et la résilience entre culpabilité et espoir déçu

Le déclic

Anne-Laure Buffet parle de “déclic” qui permet d’envisager un autre possible, une autre manière d’être en relation avec les autres en général et le parent en particulier. Ce qui provoque ce déclic va dépendre de chacun et peut arriver à tout âge (à 6 ans comme à 55 ans). Cela peut être le coup de trop, un détail anodin mais qui prend cette fois-là une autre importance, un film ou une discussion avec des amis…

Chaque personne réagit différemment; on ne peut imposer à l’un le schéma d’un autre. Mais ce déclic est le rouage essentiel permettant de stopper une mécanique infernale et d’en mettre en place une nouvelle. – Anne-Laure Buffet

Un accompagnement thérapeutique bienveillant est parfois nécessaire pour exprimer les émotions et pensées sans censure ni crainte et apporter de la clarté dans les schémas internes qui poussent à agir de telle ou telle manière. L’objectif est de gagner en conscience de soi et d’accéder à la résilience.

La résilience

Cette résilience passe par la reconnaissance de la vérité nue sans chercher à excuser les parents maltraitants ou à se raccrocher aux croyances infantiles (“maman m’aime, papa le fait pour mon bien”) :

  • dire sans nuance “J’ai été victime de ma mère/ de mon père”
  • ressentir l’immense injustice de cet état de fait “je n’en veux plus, tu m’as fait mal et je refuse que tu continues”
  • accéder à soi en remplaçant les pensées du type “si je fais ci, ma mère va dire cela” par des questions et limites personnelles du type “De quoi ai-je besoin ? ça me fait oui ou ça me fait non ?”
  • consoler l’enfant intérieur et détecter les angoisses, les réactions disproportionnées, les moments où l’enfant intérieur hurle son besoin d’être vu, accepté, aimé

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Source : Les mères qui blessent : Se libérer de leur emprise pour renaître de Anne-Laure Buffet (éditions Eyrolles). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet.

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