A quoi servent les émotions sociales ?

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Emotions sociales, comportements sociaux et règles éthiques

Des émotions intactes, qui n’ont pas souffert d’altération, sont nécessaires pour que les comportements humains sociaux se conforme aux règles éthiques. Des humains privés de leur aptitude à réagir aux autres avec compassion, gratitude, honte ou indignation développeraient une conception bancale du monde social.

Antonio Damasio, professeur de neurologie, a étudié les impacts d’une lésion du cortex préfrontal sur les comportements humains. Dans le cerveau, le cortex préfrontal est le siège de différentes fonctions dites supérieures (notamment le langage, la mémoire de travail et le raisonnement logique). Une partie du cortex préfrontal contrôle nos impulsions et nos émotions via des circuits neuronaux qui relie le cortex préfrontal au cerveau émotionnel (ces circuits neuronaux ne commencent à maturer qu’à partir de 5 ans).

Dans son livre Spinoza avait raison : joie et tristesse, le cerveau des émotions, Antonio Damasio rapporte les conséquences de lésions du cortex pré-frontal chez les humains :

  • pas de ressenti d’émotions sociales tels que la sympathie, le remords ou la culpabilité
  • défaut de comportement social (plus la lésion intervient tôt dans la vie, plus ce défaut est élevé)
  • absence d’apprentissage suite au non respect des conventions sociales et des règles ou lois (pas de censure du comportement)

Damasio estime qu’il existe un lien entre déficit du comportement social et lésion préfrontale dans le cerveau (ce qui ne signifie pas pour autant que toutes les personnes souffrant de problèmes de communication ou de violence soient atteintes de lésion cérébrale). Par exemple, les personnes qui ont connu une lésion du cortex préfrontal ne peuvent pas faire preuve de gentillesse quand la situation sociale appelle la gentillesse et ne peuvent pas non plus se censurer quand c’est l’inhibition du comportement qui est approprié pour le maintien de bonnes relations sociales.

Fonctionnement et utilité de nos émotions sociales

Par contraste, on comprend en quoi connaître le fonctionnement de nos émotions sociale et la signification de l’émergence de telle ou telle émotion dans telles circonstances aide à préserver la vie humaine. En effet, nous sommes mus par un processus biologique qui cherche le maintien de la vie individuel et ce maintien est facilité par l’inclusion dans un groupe social pacifique. Les émotions sociales servent à préserver la pérennité du groupe pour assurer la survie de chaque individu qui le compose.

Voici un classement des émotions sociales tel que proposé par Antonio Damasio :

Les émotions sociales

La construction du bien et du mal s’appuie sur les émotions sociales.

Quand les émotions et les sentiments sociaux ne se déploient pas normalement, les individus réagissent de manière inappropriée dans les situations sociales et les autres réagissent mal à leur égard en retour. De plus, il ne peut pas y avoir d’apprentissage et d’ajustement car l’expérience de la tristesse ou de la joie n’est pas connectée à l’action qui l’a causée. Or une action associée à une émotion de joie est usuellement recherchée (l’individu met en place des actions pour la vivre à nouveau) tandis que les actions associées à une émotion de tristesse est usuellement évitée. Globalement, chez les personnes dont les émotions sociales sont déficientes, la connaissance personnelle de soi et du monde est diminuée. En effet, la catégorisation des événements (bon/ mauvais), la formulation de réponses adéquates (à provoquer/ à fuir) et le respect des règles sociales dépendent de la conscience des émotions éprouvées et de leur connexion avec une action particulière  (dans un lien logique : si je fais ceci, alors j’aurai du plaisir/ du déplaisir et autrui aura du plaisir/ du déplaisir).

Ce mécanisme est lié au fait que les efforts que les humains déploient pour vivre en accord pacifique avec les autres est une extension de l’effort pour préserver leur propre vie.

Nous sommes structurés d’une certaine manière – nous sommes mandatés pour survivre et pour rendre notre survie plus agréable que douloureuse; de cette nécessité, il résulte un certain accord social. – Antonio Damasio

Les émotions sociales : utiles mais redoutables quand elles sont déréglées

La capacité à ressentir les émotions sociales et leur connexion avec la joie ou la tristesse permet à un humain de catégoriser ses expériences selon un critère “bon” (émotions agréables, positives) ou “mauvais” (émotions désagréables, négatives). La construction du bien et du mal s’appuie sur les émotions sociales. Ainsi, la honte empêche de commettre des actes antisociaux (mentir, voler…) du fait de l’anticipation du rejet social. Comme ces émotions sont socialement construites, elles dépendent de l’environnement et de la culture dans laquelle chaque  individu vit. Elles sont utiles pour le maintien de la cohésion du groupe (et pour la vie humaine individuelle qui a plus de chance d’être préservée au sein d’un groupe pacifique) mais ces émotions sociales peuvent également être déréglées et néfastes :

  • quand la punition sociale sanctionne des comportements pourtant estimés “bons” (comme avoir honte d’allaiter en public du fait des regards insistants);
  • quand ces émotions deviennent envahissantes (endommageant l’estime de soi car, après une grosse honte, on peut en arriver à ne plus vouloir prendre le risque de parler, de danser, de donner son avis…);
  • quand ces émotions entraînent des comportements violents (la honte peut être accompagné de l’envie de se venger);
  • quand ces émotions sont utilisées par les dominants pour influencer des comportements (la honte est un puissant moyen de faire obéir les gens, de les faire se tenir tranquilles).

Comprendre le fonctionnement des émotions sociales permet de mieux en saisir le message et de les utiliser au service non seulement de la vie et de la réalisation du bien-être, mais aussi de l’éthique.

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Source : Spinoza avait raison : joie et tristesse, le cerveau des émotions de Antonio Damasio (éditions Odile Jacob Poche)