La non égalité devant l’impôt : question inséparable des luttes enfantistes
La non égalité devant l’impôt est une question de justice sociale inséparable des luttes enfantistes. Dans son livre Les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin, Gabriel Zucman estime que la création de l’impôt sur le revenu est un immense progrès démocratique et social, mais que cette révolution sociale est inachevée. En effet, les milliardaires n’y ont jamais été assujettis.
Penser l’inégalité devant l’impôt
Tout le monde paie des impôts.
Nous payons toutes et tous des impôts, y compris celles et ceux qui ne paient pas d’impôt sur le revenu. Nous payons tous et toutes de la TVA (taxe sur la valeur ajoutée) et la CSG (CSG (Contribution Sociale Généralisée prélevée à la source qui finance la protection sociale, comme l’assurance maladie, les allocations familiales et l’assurance chômage). Ces impôts contribuent plus au fonctionnement de l’ensemble des administrations publiques (État, sécurité sociale, collectivités) que les impôts sur le revenu. En 2025, l’État a encaissé environ :
- TVA nette : 98,1 Md€
- Impôt sur le revenu (IR) net : 94,9 Md€
Depuis 25 ans, il y a un transfert de la fiscalité aux classes moyennes et inférieures (puisque la TVA et la CSG contribuent plus au fonctionnement public que l’impôt sur le revenu). Or Gabriel Zucman montre que le taux effectif d’impôt sur le revenu des milliardaires est de 13%. Il y a donc de la marge pour trouver des financements pour les services publics.
Le système fiscal français est peu progressif.
Toutes les catégories sociales paient beaucoup d’impôts en France :
- taux moyen de 51% du revenu national;
- taux moyen de 46% quand on prend en compte la redistribution.
Gabriel Zucman explique que, si l’on répartit l’impôt entre trois classes (populaires, moyennes, aisées), toutes paient à peu près la moitié de leur revenu en impôt. Sans prendre en compte les redistributions (allocations familiales, aide au logement, RSA…), les taux d’imposition par classe sociale sont les suivants :
- 45% pour les classes populaires,
- 50% pour les classes moyennes,
- 51% pour les 10% des Français les plus riches.
En prenant en compte les redistributions, le taux d’imposition des classes populaires tombe à 30%. On est loin de zéro… et sous le taux de prélèvement obligatoire des milliardaires, qui est de 25% (tous prélèvements compris).
L’impôt progressif individuel disparaît pour les milliardaires.
Les contribuables extrêmement fortunés peuvent facilement structurer leur patrimoine de façon à ce que celui-ci ne génère pas de revenu personnel imposable (notamment en se rémunérant via des sociétés écrans et des dividendes). Il apparaît que l’impôt est régressif en France. On peut parler d’une violation du principe d’égalité devant l’impôt. Cela ne résulte pourtant pas d’une récession économique. Entre 2010 et 2024, la France a connu une augmentation cumulée d’environ +20 % de son PIB , soit environ +1,3 % par an en moyenne.
Le magazine Challenges publie chaque été une estimation de la fortune des 500 plus riches familles françaises, qui chacune possédait plus de 245 millions d’euros en 2024. EN 1996, leur richesse s’élevait à 80 milliards d’euros, soit 6% du PIB de l’époque. Entre 2010 et 2024, elle a été multipliée par 5, pour atteindre 1 228 milliards d’euros , soit 42% du PIB. – Gabriel Zucman
Le privilège fiscal des milliardaires
Il y a une double injustice :
- la richesse des 500 familles les plus riches augmente plus vite que la richesse moyenne
- plus une famille est riche, plus l’impôt est régressif.
Gabriel Zucman parle de “privilège fiscal des milliardaires”. Les milliardaires sont environ 100 en France et dire qu’ils sont sous-imposés n’est pas ni de la jalousie ni de l’inculture économique. Ce sont bel et bien les milliardaires qui se soustraient à la solidarité nationale. Les cadres supérieurs sont plus imposés que les milliardaires, leur taux d’imposition dépassant les 50%, mais ils ne font pas partie des foyers fiscaux visés par l’impôt plancher proposé par Zucman. Les classes populaires, moyennes et les classes aisées ont donc intérêt à s’allier pour demander plus de justice fiscale contre celles et ceux qui échappent à l’impôt progressif sur les revenus.
Non seulement les classes aisées ne seront pas plus imposées, mais elles bénéficieront de meilleurs services publics. Collectivement, nous avons intérêt à limiter la concentration des richesses et des pouvoirs.
Des conséquences sur les conditions de vie des enfants
Le manque à gagner a des conséquences sur les enfants via des services publics sous financés.
Détérioration du système hospitalier
- Taux de mortalité infantile à la hausse
- Longues heures d’attente avec une prise en charge aux urgences
- Hôpitaux de plus en plus loin, fermeture des petits hôpitaux
- Manque de médecins de ville (10 % de la population sans médecin traitant)
- Difficulté à consulter des spécialistes en dermatologie, orthodontie, psychiatrie (nombre insuffisant et longs délais pour les rendez-vous)
- Enfants en situation de handicap ne recevant pas les soins médico-sociaux et prises en charge dont ils ont besoin
- Financement de la recherche médicale insuffisante, notamment pour les cancers pédiatriques rares ou les maladies orphelines
Détérioration du système éducatif
- Non remplacement des enseignants
- Les collégiens scolarisés dans les réseaux d’éducation prioritaire sont les premiers touchés par les heures de cours perdues en cas de non-remplacement d’un enseignant absent.
- En Seine Saint-Denis, on estime à l’équivalent d’une année scolaire entière de cours perdue en raison des absences cumulées non remplacées
- Manque d’AESH (accompagnant d’élèves en situation de handicap) pour les élèves en situation de handicap
- Manque d’infirmières scolaires, de psychologues scolaires, d’enseignants en RASED (Réseau d’Aides Spécialisées aux Élèves en Difficulté)
- Certains cours obligatoires non dispensés (exemple : EVARS -> éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle)
Justice sous dimensionnée pour faire face à l’ampleur des violences sexuelles sur les enfants
- Le budget alloué à la justice par personne est inférieur en France à la plupart des autres pays européens ( 77,22 euros par habitant contre 96,8 en Espagne ou 136 en Allemagne)
- La France compte près de 11,15 juges pour 100 000 habitants. La moyenne européenne s’établit autour de 22 juges pour 100 000 habitants.
- Un traitement des violences sexuelles sur les enfants négligé
- Le rapport demandé par Darmanin suite à l’affaire Lyhanna a mis au jour de graves dysfonctionnements (exemples : 1 275 procédures fantômes à Nîmes, 23 procédures perdues à Paris, des enfants de moins de 10 ans auditionnés par téléphone à Bordeaux)
Manque de financement dans les politiques familiales et l’aide aux femmes
- Faible rémunération des congés maternité et des congés parentaux
- Suppression de la majoration des allocations familiales pour les 14-18 ans depuis mars 2026
- Pas de politique familiale pensée pour les familles monoparentales (exemples : réduction spéciale dans les transports)
- Offre insuffisante et inégalement répartie concernant les places en crèche publique
- Difficultés de recrutement dans le secteur de la petite enfance : sous effectifs qui rendent les conditions de travail difficiles, rémunérations faibles
- Secteur laissé à la privatisation : scandale de maltraitance dans les crèches privées
Appauvrissement des familles
- Allocations chômage plafonnées dans le temps, réduction des montants perçus par les allocataires
- Inflation non compensée par des hausses suffisantes des amortisseurs sociaux
- Nombre d’enfants à la rue en hausse. En France, les derniers chiffres officiels des associations recensent au moins 2 159 enfants sans solution d’hébergement après avoir appelé le 115. Ce nombre est en hausse de 30 % par rapport à 2022. Le nombre total réel est plus élevé car de nombreuses familles ne parviennent pas à joindre le service d’urgence.
Concentration des pouvoirs dans les mains des riches de plus en plus riches
- Risque de désinformation due à la concentration des médias et de mise en avant d’idées racistes, sexistes, homophobes
- Maison d’édition appartenant à des milliardaires :
- édition de manuels scolaires : risque de révisionnisme historique et de parti pris en faveur du libéralisme économique. Bolloré détient une participation majoritaire dans le groupe Hachette, si bien qu’un collectif d’enseignants et de syndicats, comme la FSU-SNUipp et Sud Éducation, appelle au boycott des manuels scolaires du groupe Hachette.
- édition de littérature jeunesse : risque de censure de certains thèmes/ auteurs
- édition de conseil en parentalité : risque de mise en avant de thèmes conservateurs et psychanalytiques
- Création de mouvements réactionnaires pour limiter les droits des femmes et des jeunes
- Familya financé par Pierre-Édouard Stérin pour contrer Le Planning familial, notamment pour décourager l’IVG
- Programme Lift : cours d’éducation à la vie affective et sexuelle en ligne, financé par Pierre-Édouard Stérin
Raisonner en termes de méritocratie est dangereux.
Nous sommes tous et toutes plus proches financièrement des réfugiés et des immigrés que des milliardaires. Notre intérêt collectif porte sur une meilleure répartition des richesses, non pas sur la défense des riches qui seraient soit-disant plus méritants ou qui créeraient des emplois. Non seulement, les milliardaires ne sont pas méritants (ils sont souvent des héritiers et plus proches de rentiers que d’actifs qui se tuent au travail), mais ils participent à la dégradation de l’emploi (destruction d’emplois via les délocalisations, exploitation de population sans papier dans des vignobles de Champagne appartenant au groupe de Bernard Arnault, refus d’augmentation de salaires des employés, sécurité au travail négligée).
Pour aller plus loin : lire le livre Bernard Arnault, son univers impitoyable d’Audrey Millet (édition La Tribu)

La dignité pour toustes
Insister sur le mérite masque le fait qu’une société ne peut pas fonctionner avec seulement des bac+5 ou des entrepreneurs. Imaginons que, demain, tous les élèves accèdent aux formations réservées aux “meilleurs élèves”. On aurait une société d’ingénieurs, de cadres et d’entrepreneurs, de médecins, d’avocats et de juges, de professeurs de l’enseignement supérieur. Mais une société a besoin des emplois actuellement méprisés et mal rémunérés.
Que peut un médecin sans infirmières ? Comment fonctionne un hôpital sans aides-soignantes, sans cuisiniers ? Que peut un système de justice, d’éducation ou de santé de ville sans les personnes qui construisent les bâtiments, les routes, sans les personnes qui produisent, récoltent et transforment la nourriture, sans celles qui ramassent les ordures et celles qui nettoient ? Quand les étudiants sont en master ou en doctorat, que font les autres personnes de la même classe d’âge qui ont arrêté leurs études plus tôt ? Elles travaillent, elles le font souvent dans des conditions difficiles (manque d’effectifs, management maltraitant, rémunération indécente, chaleur, odeur…) En quoi seraient-elles moins méritantes qu’un docteur ? Et les personnes qui ne peuvent pas travailler pour une raison ou une autre (maladie, handicap, personnes s’occupant d’un enfant ou d’un parent âgé, absence de papiers, discrimination raciale…) ou qui ne veulent pas travailler (refus des conditions de travail, mères ou pères qui souhaitent rester au foyer, démarche politique de dénonciation du capitalisme anthropocide et écocide) : ont-elles moins de dignité ?
Il n’y a qu’un pas vers le fait de les considérer comme des poids, des nuisibles. Rappelons-nous l’histoire : quand on considère d’autres humains comme des parasites et des éléments inutiles, il peut être tentant de les réduire à une catégorie de sous-personnes exploitables à merci. Il peut être tentant de se débarrasser des personnes les plus vulnérables plutôt qu’aménager l’environnement pour les inclure, que les prendre en charge dignement, que permettre leur participation dans la vie civique et citoyenne en leur donnant la parole.
Un poids porté par l’école, une porte ouverte à la maltraitance
L’idée de mérite fait porter une lourde responsabilité à l’école qui devient un enjeu non seulement de distinction sociale, mais aussi de survie.
Le risque est d’une part, de générer des pratiques coercitives dans les familles (punir pour une mauvaise note, crier au moment des devoirs, menacer d’inscrire en pensionnat…) et d’autre part, de rendre les parents plus exigeants parce qu’ils savent que le choix de l’école et les notes déterminent la trajectoire sociale et économique. Certains enseignants se plaignent des interventions des parents (pour relever, voire effacer, une mauvaise note ou pour demander un devoir maison qui va remonter la moyenne), sans replacer ces demandes dans le contexte socio-économique actuel. La fuite vers les écoles privées est également un symptôme du sous financement de l’école publique. Non seulement les revenus de l’État sont sous dimensionnés par une volonté politique de privilégier les ultra riches, mais ces ressources budgétaires sont aussi fléchées vers d’autres secteurs décrétés prioritaires comme l’armée et les aides aux entreprises (211 milliards d’euros en 2023 sous forme d’aides publiques accordées aux entreprises, sans contre partie en matière d’emplois créés).
Des pistes pour une équité fiscale
Nous sommes enfantistes, aimons la vie sous toutes ses formes, et nous voulons la justice : c’est pourquoi nous nous intéressons à l’inégalité devant l’impôt sur le revenu.
Gabriel Zucman propose un impôt plancher pour faire payer les milliardaires. Il s’agit de créer un taux minimum d’imposition pour les ultra riches (dont la richesse s’élève à 100 millions de dollars ou plus). 1 800 foyers seraient concernés en France. Zucman estime à un supplément de recettes fiscales de l’ordre de 20 milliards d’euros par an. Zucman pense que cet impôt plancher permet de surmonter les leviers que les ultra riches utilisent pour se soustraire à la solidarité nationale, à savoir le secret bancaire, les niches fiscales et l’exil fiscal (“il n’y a aucun droit naturel à s’exiler une fois fortune faite” surtout que la fortune tient en partie aux services publics, tels que les infrastructures de transport, le système scolaire ou l’appareil législatif).
L’impôt plancher pour les ultra riches finira lui aussi par s’imposer pour ce qu’il est : une évidence. – Gabriel Zucman
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Pour aller plus loin : Les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin de Gabriel Zucman (éditions Seuil Libelle). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur les sites de ecommerce.
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