Un procès pénal ne met pas fin à la culture du viol et à la culture de l’inceste. 

Manon Garcia est philosophe et militante féministe. Elle a suivi le procès de Dominique Pélicot et ses co accusés. Selon elle, ce ce qui fait du procès des viols de Mazan un procès historique, c’est paradoxalement qu’il met un terme à l’espoir placé dans le judiciaire pour défaire le patriarcat et empêcher le viol.

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La philosophe estime que les procès ne suffiront jamais à mettre un terme aux agressions sexuelles, aux viols, à l’inceste, à la pédocriminalité. Elle se demande s’il se pourrait que monsieur Tout-le-Monde viole volontiers la femme endormie de son voisin si on lui en donne l’occasion. Le profil des accusés et leur nombre (72 agresseurs, 51 identifiés dont Dominique Pélicot) dans le procès des viols de Mazan le laisse penser. Le viol, l’inceste, la soumission chimique ne connaissent ni les frontières géographiques, ni les frontières de classes sociales.

Si un homme seul dans une bourgade comme Mazan parvient à faire venir chez lui au moins soixante-dix hommes différents habitant dans un rayon de moins de cinquante kilomètres de chez lui (le site Coco fonctionnait par géolocalisation, et Dominique Pelicot voulait s’assurer que les hommes puissent arriver vite), combien y a-t‑il d’hommes en France prêts à violer une femme inconsciente si l’occasion se présente ? Si, devant les vidéos les plus explicites et les plus accablantes que l’on puisse imaginer, tant de mis en cause cherchent encore à nier les faits ou leur intention, que peuvent les juges ou les jurés lorsqu’ils n’ont pas affaire à un collectionneur méticuleux et obsédé par la captation vidéo ? Si ces hommes semblent, pour la plupart, si peu honteux de ce qu’ils ont fait, si prompts à se trouver des excuses, même après de longues incarcérations, comment voir dans leur peine plus qu’une punition temporaire qui ne changera pas grand-chose ? Si leurs avocats utilisent tant de clichés sexistes et ne cessent de défendre leurs clients en les déresponsabilisant, comment ces hommes, leurs familles, leurs amis, vont-ils voir dans ce procès autre chose qu’une injustice ? Aucune administration pénitentiaire ne sera suffisamment large, puissante, efficace pour que les hommes arrêtent de violer. Mais si « laisser la justice faire son travail », comme y enjoignent toujours les gens qui s’inquiètent des débordements féministes, n’a aucune chance de résoudre le problème, que faire ? Comme beaucoup de femmes, une question ne cesse de me tarauder, de me hanter, qui revient, lancinante, quand je m’y attends le moins : peut-on vivre avec les hommes ? À quel prix ? – Manon Garcia

Les chiffres des violences sexuelles en France

On estime que 230 000 femmes âgées de 18 à 74 ans sont victimes de viols, tentatives de viol et/ou agressions sexuelles chaque année en moyenne. Concernant les enfants, un enfant est victime de viol ou d’agression sexuelle toutes les trois minutes en France, soit 160 000 enfants victimes par an. Les violences sexuelles sur les personnes majeures et mineures sont rarement punies parce qu’elles sont en réalité rarement dénoncées. Quand elles sont dénoncées, elles sont rarement crues. Quand elles sont crues, elles sont rarement correctement traitées par la police et la justice.

Manon Garcia cite Robert Badinter, reprenant les propos d’un homme politique italien : « Quand on ne sait pas quoi faire, on peut toujours faire une loi, ça ne coûte pas cher et ça fait plaisir. Que ce soit efficace, c’est une autre question ! »

Une des leçons de ce procès, c’est justement qu’il ne peut pas y avoir, autrement que sur un plan métaphorique, de « procès de la culture du viol », de « procès de la soumission chimique », de « procès de la masculinité ». Un procès est le procès d’une personne accusée et, éventuellement, de ses coaccusés. Il passe souvent à côté des responsabilités structurelles en se focalisant sur l’individualisation de la peine. Pensons à l’affaire Le Scouarnec (plus de 300 personnes agressées et violées dans le cadre de son activité de chirurgien, en grande majorité des enfants). Lors de son procès, les responsables des hôpitaux dans lesquels il a travaillé, ainsi que l’ordre des médecins ont nié le rôle qu’ils ont joué dans l’ampleur des crimes commis par Le Scouarnec. Combien de victimes auraient pu être évitées si la hiérarchie avait pris ses responsabilités ?

Se focaliser sur la responsabilité d’un seul homme évite soigneusement de mettre en évidence la « complicité pratiquement omniprésente » de la société. 

Les limites d’une approche uniquement pénale

Un manque de moyens

L’argent manque pour traiter correctement les plaintes tant au niveau policier qu’au niveau judiciaire. Manon Garcia relaie le témoignage d’une gardienne de la paix qui a fini par demander à être mutée du service dédié aux violences sexistes et sexuelles dont elle faisait partie, parce qu’elle ne dormait plus la nuit tant elle se disait qu’il lui fallait hiérarchiser l’in-hiérarchisable, choisir entre un inceste et un viols en réunion.

Une maltraitance de prétoire

Gisèle Pélicot a été victime de maltraitance de prétoire. Manon Garcia relate comment les avocats de la défense ont commencé par insinuer qu’elle aurait été consentante, puis, face au tollé provoqué par cette stratégie, comment ils se sont rabattus sur l’idée qu’elle était encore sous emprise, que, si elle en voulait aux coaccusés de son ex-mari, ce n’était pas parce qu’ils étaient coupables, mais parce qu’elle n’arrivait pas à lui en vouloir à lui, le vrai monstre.

Ce que traverse Gisèle Pelicot dans ce procès est ce qu’on appelle la « victimisation secondaire », soit le fait que le processus pénal peut en lui-même maltraiter les victimes au point qu’elles deviennent victimes une seconde fois. – Manon Garcia

La mentalité patriarcale à démanteler chez les professionnels 

Les avocats baignent dans les stéréotypes sexistes et ne sont pas tous déconditionnés  Dans le procès des viols de Mazan, les avocats de la défense ont tenté à plusieurs reprises d’empêcher la diffusion publique des vidéos des accusés, furieux de la remise en question d’un entre-soi. Les plaidoiries de plusieurs avocats eux ont dévoilé les réticences de certains face à la publicité de la justice, comme s’ils en étaient les seuls participants autorisés. Certains ont parlé d’une « hystérisation » des débats qui empêcherait la justice de faire son travail.

Une culture du viol et de l’inceste enracinée dans toutes les strates de la société

Manon Garcia regrette qu‘on excuse la violence des garçons (et même des hommes dans le cas du procès des viols de Mazan) par une supposée immaturité. La colère des hommes viendrait de ce qu’ils ne peuvent pas se contrôler; en conséquence, le viol serait la conséquence logique d’une libido qui les tourmente.

Par ailleurs, Romane Brisard, journaliste, relate dans son livre Inceste d’état : Quand la justice livre les enfants victimes à leurs bourreaux qu’il existe une violence d’État méconnue : celle qui, sous couvert de droit. Cette violence d’État criminalise les mères qui dénoncent des faits d’inceste et trahit les enfants victimes en ne les croyant pas, en les maltraitant lors des procédures policières et judiciaires, en bâclant les enquêtes de police et en prononçant des non-lieux en masse. Quand les mères font des recours auprès des instances judiciaires ou refusent de présenter leurs enfants au père agresseur, les enfants peuvent alors être séparés de la mère étiquetée de “manipulatrice”.

Une résistance masculiniste

Manon Garcia estime que le climat politique actuel n’aide pas à faire avancer les mentalités et les lois (si ce n’est vers une approche sécuritaire et autoritaire). Les théories masculinistes affirment que la faute revient aux femmes et au féminisme si les jeunes hommes votent de plus en plus pour la droite la plus extrême, de Donald Trump à Jordan Bardella en passant par les néonazis allemands. Les femmes sont donc accusées d’être responsables de leur malheur parce qu’elles empêchent les hommes d’avoir librement accès à leurs corps. 

Le rôle des mouvements sociaux : c’est le nôtre !

Pour Manon Garcia, ce sont les mouvements sociaux, et non des petites réformes juridiques qui vont, peut-être, un jour, faire en sorte que les hommes arrêtent de violer et les adultes de maltraiter sexuellement les enfants. Il y a une sorte de mouvement mutuel entre les lois et les mouvements sociaux. Les militant.e.s influencent les politiques, si bien que la loi change. Toutefois, il y a un effet de latence entre la réforme pénale et ses traductions sociales. On le voit dans la défense de la fessée au titre d’une pratique éducative banalisée, utile, civilisatrice alors même que la loi dite « anti-fessée » (loi relative à l’interdiction des violences éducatives ordinaires) a été adoptée en 2019. La pratique et la défense d’une méthode éducative interdite perdure malgré une loi vieille de 7 ans.

Le procès Pélicot, au même titre que l’affaire Lyhanna, nous invitent à penser au-delà de la surenchère pénale : un procès pénal n’est pas la solution, en tout cas pas l’unique solution, pour mettre fin au patriarcat, à la culture du viol et à la culture de l’inceste. Nous avons tous et toutes un rôle à jouer en tant que partie prenante de la société dans laquelle nous vivons.
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Source : Vivre avec les hommes : réflexions sur le procès Pélicot (éditions Climats) de Manon Garcia. Disponible en médiathèque, en librairie ou en ecommerce.

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