L’école est un lieu de captivité.
Peter Gray est un psychologue américain et professeur de recherche au Boston College. Il est connu pour ses travaux en psychologie évolutionniste et du développement, ses critiques de l’école traditionnelle, ainsi que pour ses recherches sur l’importance du jeu libre dans le développement de l’enfant. Dans un billet sur Substack, il reprend un article de Cevin Soling et Kathryn Burrows publié dans la revue scientifique Educational Studies. L’article est intitulé La scolarité obligatoire comme forme de captivité : un texte polémique. Cevin Soling et Kathryn Burrows commencent par le paragraphe suivant :
« Chaque matin de semaine, des millions d’enfants sont légalement tenus de se rendre dans des établissements institutionnels désignés, où ils passeront une grande partie de leurs heures d’éveil sous surveillance systématique, avec des restrictions de déplacement et un contrôle de leur comportement. Ce phénomène — la scolarité obligatoire — est devenu tellement normalisé que remettre en question sa structure fondamentale semble radical, alors même que les conditions qu’il crée seraient considérées comme inacceptables dans tout autre contexte impliquant des citoyens libres. »

Les effets de l’école comme lieu de captivité : obéissance ou émancipation ?
Définir la captivité
Peter Gray reprend la définition de Soling et Burrows pour définir la captivité :
- limitation des déplacements et obligation de se tenir dans un espace clos et délimité,
- séparation d’avec les endroits et les personnes auxquels les individus sont attachés,
- détermination institutionnelle de la manière dont les besoins vitaux sont satisfaits (exemples : passage aux toilettes à des horaires imposés, heure de réveil conditionnés à l’heure de début des cours, heure des repas…),
- réduction de l’intimité (exemple : toilettes non cloisonnés en maternelle). Les enfants qui souhaitent s’isoler à l’école ne le peuvent pas, et cela leur est même interdit puisqu’il faut pouvoir les surveiller.
La captivité englobe le contrôle du comportement pour obtenir la conformité à des normes décidées indépendamment des corps des individus captifs. Certes, les enfants ne sont pas à l’école 24 heures sur 24 donc on peut pas dire que les enfants sont captifs comme le sont des prisonniers ou des animaux en zoo. Toutefois, cela n’annule pas le fait qu’ils le sont lorsqu’ils sont à l’école, ce qui représente une part importante de leur temps (surtout si on inclue le temps de cantine et les temps de garderie dans les temps d’école, étant donné que ces temps périscolaires fonctionnent eux aussi sur des modèles de captivité).
Appliquer la définition de la captivité à l’école
Peter Gray estime que les enfants scolarisés sont habitués à ce qu’on leur dise quoi faire et à des situations dans lesquelles leur tâche consiste à satisfaire une figure d’autorité. Gray estime que la principale leçon de l’école est l’obéissance.
Pour éviter les punitions et réussir à l’école, l’exigence fondamentale est de faire ce qu’on vous demande de faire, aussi absurde ou stupide que cela puisse être. La seule manière, ou presque, d’échouer consiste à contester l’autorité, directement ou indirectement en ne faisant pas ce qu’on vous demande de faire. – Peter Gray
En partant de ce constat, Peter Gray remarque qu’en réalité, dans les sociétés occidentales et celles que nous avons occidentalisées (anciens territoires dominés et colonisés), nous ne connaissons que des enfants captifs à l’école. A la manière des éthologues qui cherchent à étudier les animaux à l’état sauvage en allant à leur rencontre dans leur environnement naturel, nous devons trouver des moyens d’observer des enfants quand ils se livrent à des activités librement choisies, sans perturber ces activités, si nous voulons vraiment comprendre et connaître les petits humains.
Quels sont les effets du fait d’être fortement scolarisé sur les enfants ?
Augmentation des taux d’anxiété et de dépression chez les enfants
La scolarité est devenue plus contraignante (depuis 2019, la scolarité est obligatoire dès 3 ans en France; depuis 2021, les possibilités d’Instruction en Famille ont été durcies) et elle occupe une part importante du temps des enfants (en France, la scolarité est obligatoire jusqu’à 16 ans et il existe une obligation de formation pour les jeunes de 16 à 18 ans). De plus, les environnements extérieurs à l’école sont semblables à l’école, avec des classements, des compétitions, des obligations et des ruptures avec les parents. On peut penser aux activités dites de loisirs, mais qui imposent la participation à des compétitions (natation par exemple) ou des cours de musique dans lesquels les parents ne sont pas acceptés en tant que public.
L’impuissance enseignée, conséquence de l’école comme lieu de captivité
Les individus (humains ou non humains) en captivité, qui peuvent difficilement agir par eux-mêmes et dépendent de leurs geôliers pour satisfaire leurs besoins de survie, cessent de prendre des initiatives et de chercher des moyens de faire face aux situations stressantes. Soling et Burrows soutiennent que les écoles ne sont pas seulement des lieux où se développe une impuissance apprise : ce sont des lieux où l’on enseigne l’impuissance.
À l’école, au moyen de systèmes de récompenses et de punitions, les autorités répriment activement les tentatives des enfants de prendre des initiatives, d’être créatifs et de prendre en main leur propre vie. Dans la « nature », l’autonomie est une valeur positive ; à l’école, elle vous attire des ennuis. – Peter Gray
Une perte de la curiosité
La curiosité et le jeu libre sont peu valorisés à l’école. Peter Gray va jusqu’à dire que l’école traditionnelle interfère avec la puissance du jeu comme outil d’apprentissage pour les enfants humains. Introduire du temps de jeu libre améliore la créativité et la capacité à résoudre des problèmes des enfants. En effet, dans le jeu, les enfants sont capables d’imaginer ce qui n’existe pas, de se dégager des contraintes de pensée du type “il faut faire comme ça”, “on doit faire commet ça”, “on a toujours fait comme ça”.
Moins de jeu libre et autodéterminé
Selon Peter Gray, si on enlève le jeu libre aux enfants, on les prive de la possibilité de :
- comprendre que le monde n’est pas si effrayant que ça,
- éprouver de la joie et de la fierté,
- faire “comme si” et de s’échapper de la réalité par l’imaginaire,
- se frotter aux autres,
- confronter des points de vue,
- pratiquer l’empathie,
- créer et innover.
Des amitiés moins élargies (souvent cantonnées aux enfants du même âge, c’est-à-dire de la même classe)
À l’école, les enfants sont strictement séparés selon leur âge, et la scolarisation par groupes d’âge a entraîné la poursuite de cette séparation en dehors de l’école. À l’inverse, les études portant sur des enfants dans des cultures sans scolarité imposée montrent que les enfants jouent presque toujours dans des groupes d’âges mélangés.
Avant la massification de l’école telle que nous la connaissons aujourd’hui, les enfants de tous les âges jouaient ensemble. Tous les enfants y trouvaient un environnement propice :
- les plus grands, au cerveau plus mature, encadraient les petits et pouvaient être sollicités par eux;
- les plus petits pouvaient apprendre des plus grands et les solliciter comme médiateurs ou sources de réconfort.
La ségrégation par âge est d’autant plus vraie avec la disparition progressive des classes uniques multi-âges, y compris dans les petites écoles de campagne.
La coopération remplacée par la compétition
Quand la compétition n’est pas imposée aux enfants, ils sont généralement beaucoup plus coopératifs et ils s’intéressent davantage à se faire des amis qu’à battre les autres. Les notes et la compétition engendrent du stress chez les jeunes. Ceux-ci sont capables de décrire la souffrance et l’écœurement ressenti dans un système où l’évaluation notée génère cloisonnement, comparaison et mal-être, chez les « bons » comme les « mauvais » élèves.
Exposition à des violences de la part d’adultes et de la part d’autres enfants (harcèlement scolaire)
Les humiliations existent dans le système scolaire et le caractère obligatoire de l’école (en réalité, de l’instruction) ainsi que de la carte scolaire rend l’échappatoire difficile. La violence et le harcèlement peuvent prendre plusieurs formes :
- entre élèves,
- d’un enseignant sur un élève (certains professeurs en science de l’éducation parle de “fait du prince” pour qualifier les violences des enseignants en classe),
- d’un élève sur un enseignant.
Les racines de cette violence de la part des enfants soit le résultat d’une injonction inconsciente que reçoivent tous les enfants et les adolescents de la part des adultes : forcer les autres à obéir et autoriser la violence comme moyen légitime pour y parvenir. Quand la violence (exclusion, moquerie, humiliation, agression physique, menace etc) est vue comme normale par les adultes pour “éduquer” les enfants, les enfants reçoivent le message : la violence est autorisée, surtout envers plus faible que soi. La violence peut également prendre la forme d’une rébellion contre une autorité vue comme arbitraire ou contre une injustice.
Déconstruire l’école comme lieu de captivité
Peter Gray a consacré une partie de ses travaux à l’étude et à la promotion de structures d’éducation autodirigée, où les enfants sont libres de choisir leurs propres activités et de fréquenter qui ils souhaitent. Peter Gray défend l’idée selon laquelle des enfants libres de poursuivre leurs propres centres d’intérêt au travers du jeu assimilent tout ce qu’ils ont besoin de savoir, et le font de plus avec énergie et passion. C’est le cas des écoles démocratiques, inspirées par le modèle Sudbury. En France Bernard Collot, enseignant à la retraite, a forgé le concept d’école du 3° type pour rendre compte de sa pratique : une école publique « sans cahiers, sans leçons, sans programmes, sans évaluations, sans horaires, sans emploi du temps, ouvertes aux enfants et aux adultes même pendant les vacances ». Cette conception semble être une utopie, voire une mise en péril de la mission de l’école. Cela nous demande de redéfinir la psychologie de l’enfant et de nous défaire de notre position de dominant en tant qu’adultes : c’est précisément le but du travail de Peter Gray entre autre (des penseurs l’ont précédé pour déconstruire l’école comme lieu de captivité comme John Holt, Ivan Illich, Daniel Greenberg).
…………………………………………………..
Pour aller plus loin : Libre pour apprendre de Peter Gray (éditions Babel). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur les sites de ecommerce.
Commander Libre pour apprendre sur Amazon, sur Cultura, sur la Fnac ou sur Decitre

