On a besoin de penser le pouvoir donc on a besoin de penser la soumission.
Comment la soumission des femmes et des enfants est-elle construite socialement ? Comment les dominés s’organisent-ils pour résister ?

Comment fonctionne la domination pour celui ou celle qui est dominé.e ?
Un des objectifs et des mécanismes des rapports de domination est de réduire au silence les personnes opprimées et de faire en sorte que leur expérience et leur point de vue apparaissent comme minoritaires ou n’apparaissent pas. Ce mécanisme de réduction au silence des opprimés fonctionne dans tous les rapports de domination : population colonisée par les colons, ouvriers par les patrons, femmes par les hommes, enfants par les adultes.
Cette silenciation radicale a deux effets :
- les dominés sont privés des conditions nécessaires pour s’informer et s’exprimer (que ce soit par l’éducation, la presse, ou autres moyens de communication)
- les expériences des dominés qui parviennent malgré tout à percer et être exprimées sont disqualifiées et traitées de fausses, mauvaises, dangereuses ou immorales.
Pourtant, quand on s’intéresse à ce que les dominés se disent quand les dominants ne sont plus là, des formes de résistance plus ou moins forte émergent. C’est l’histoire du féminisme et de l’enfantisme.
La domination : silenciation, objectivation et exploitation
Ainsi, faire l’histoire des dominés, c’est faire l’histoire d’une absence et rendre visible ce qui est caché ou omis. La domination des femmes et des enfants se vit dans la sphère privée et la dévoiler demande un intérêt pour le quotidien sans estimer négligeables les expériences privées quotidiennes. Les femmes et les enfants subissent de la domination dans une société patriarcale (et donc adultiste puisque le patriarcat repose sur l’idée que femmes et enfants sont la propriété privée du père de famille).
Dans leur immense majorité, les hommes ne s’intéressent pas au sexisme parce qu’ils ne le subissent pas et les adultes ne s’intéressent pas à l’adultisme pour les mêmes raisons. La perception même de la domination a une dimension sociale.
Comme les femmes sont préposées au rangement et au nettoyage, elles voient par exemple les chaussettes sales que les hommes ne remarquent même pas. – Manon Garcia, philosophe féministe
Manon Garcia, autrice du livre On ne naît pas soumise, on le devient, écrit que le monde dans lequel les êtres humains de sexe féminin naissent est toujours déjà structuré par une norme de féminité qui est une norme de soumission. C’est la même chose pour les enfants : ils naissent dans une société dans laquelle les jeunes personnes sont dominées et opprimées. L’oppression patriarcale des enfants et des femmes est une aliénation : les enfants sont considérés comme des êtres d’une nature radicalement différente des adultes et les femmes d’une nature radicalement différente des hommes. C’est également le cas dans le racisme. Les dominants considèrent les autres comme des “pas comme nous”, autrui est un Autre absolu toujours constitué comme inférieur. On prend le problème à l’envers quand on pense que c’est la faiblesse des corps des femmes et des enfants qui entraînent leur infériorité sociale. L’objectification du corps des femmes et des enfants (le fait de pouvoir les posséder, les maltraiter, les exploiter, les violer) ne commence pas avec les relations interpersonnelles : l’objectification de leurs corps précèdent les femmes et les enfants. Résister a un coût et renoncer à la liberté est souvent plus facile (parce que la domination est précisément le processus qui fait pression).
La soumission des femmes et des enfants est construite socialement et même prescrite.
La soumission est prescrite socialement par deux mécanismes :
- la punition (moquerie, harcèlement, isolement -> pour une femme qui résiste, les punitions prennent diverses formes : être traitée de “vieille fille à chat”, de “mal baisée”, d'”hystérique”; être menacée de viol et être victime de passage à l’acte, allant jusqu’au féminicide);
- la récompense (pour une femme qui se conforme au rôle social de la femme soumise, être incluse dans le groupe des dominants, être valorisée pour sa beauté, avoir un certain pouvoir sur l’intérieur du foyer et sur ses enfants, faire un bon mariage et avoir des opportunités économiques, avoir plus de chance de voir sa vie protégée des violences sexistes et sexuelles).
La liberté est plus coûteuse pour les femmes parce que les hommes l’ont rendue plus coûteuse (dans un continuum de violences sexistes, allant de l’exclusion du groupe au meurtre, en passant par les privations d’opportunité financière et le harcèlement). On fabrique socialement le renoncement à la liberté des enfants par le même mécanisme (le continuum des violences adultistes existe également, de l’isolement forcé à l’infanticide, en passant par les fessées et l’inceste).
L’analyse de la soumission des femmes est mise au service d’une pensée de l’émancipation; il en va de même quand on pense la domination des adultes sur les enfants. Comme les femmes se sont organisées et continuent à s’organiser pour se libérer, les jeunes sont capables de s’auto organiser, comme le montrent les récentes manifestations lycéennes.
Le féminisme et l’enfantisme sont deux luttes qui devraient se rejoindre parce que la domination masculine est un sous-produit de la domination adulte qui repose sur la loi du plus fort et la notion de bon chef de famille.
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Inspiration : On ne naît pas soumise, on le devient de Manon Garcia (éditions Champs Essai). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur les sites de ecommerce.
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