L’emprise : de quoi parle-t-on ?

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Les caractéristiques de l’emprise 

Dans son ouvrage Tous victimes, tous toxiques, Anne-Laure Buffet définit l’emprise qu’une personne peut avoir sur une autre. La mise sous emprise n’est pas réservée aux relations amoureuses (gourou de secte, coach de vie, parents…) et chaque sexe peut être initiateur de l’emprise ou la victime.

L’emprise repose à la fois sur l’amour, l’admiration, le manque d’estime de soi et la peur. La séduction de celui ou celle qui met sous emprise fait croire en un amour sincère. Le sentiment d’attachement très fort crée une dépendance chez la victime, qui va affirmer vivre une relation amoureuse et protectrice. La victime, convaincue d’aimer et d’être aimée, confondant amour, protection et soumission, s’imagine mourir si elle se détache ou s’éloigne de son bourreau. – Anne-Laure Buffet

L’emprise est caractérisée par :

  • l’isolement de la victime par le bourreau (rupture avec l’entourage et contrôle de l’emploi du temps),
  • la dépersonnalisation (la victime n’a plus le droit à ses propres émotions, ses goûts, ses envies, ses besoins),
  • la manipulation (il y a effraction dans l’esprit de la victime qui ne sait pas que l’autre veut la contrôler, la faire changer d’avis, la rendre docile et empêcher sa fuite),
  • l’abus mental (gaslighting, injonction paradoxale, passage du mépris à la menace, colère disproportionnée, instauration du doute chez la victime sur ses capacités intellectuelles et émotionnelles),
  • l’instauration de règles et de croyances auxquels il est dangereux de déroger.

La peur et la confusion : deux grands marqueurs des relations d’emprise 

Dans une relation d’emprise, la victime éprouve de la peur en permanence. Cette peur est liée aux exigences, aux critiques, aux contreparties attendues, aux sautes d’humeur, aux sanctions. La victime accepte ces exigences ainsi que cette relation source de souffrance car elle est convaincue que c’est pour son bien. La personne qui met sous emprise fait comprendre qu’elle a le droit de faire du mal parce que c’est pour élever l’autre, le rééduquer en quelque sorte, lui faire comprendre la vie. Le bourreau a la bonté de partager avec sa victime ses connaissances et de lui révéler sa bêtise pour qu’elle apprenne des leçons, même si c’est dans la douleur.

De plus, le bourreau se contredit et peut déclarer aimer une chose un jour mais la détester le lendemain, sans raison et en dévalorisant l’autre qui devrait pourtant le savoir ! Celui ou celle qui reçoit le message ne sait plus comment agir et en vient à ne plus savoir distinguer le vrai du faux, le bien du mal, le juste de l’injuste. La victime est défaite de sa capacité de jugement et n’ose plus affirmer ses goûts ou poser des questions car le bourreau les utilisera pour en souligner la bêtise.

Lorsqu’il y a toxicité, il s’installe quelque chose de gluant et d’empoisonnant dont on ne sait pas comment se débarrasser. Comme si vous étiez tombé dans un énorme pot de pâte à modeler et qu’il en restait toujours collée à vos vêtements, à vos doigts et dans vos cheveux. Celui qui subit cette toxicité développe une grande fatigue, un épuisement à vouloir se libérer sans trouver le bon moyen. – Anne-Laure Buffet

Pour Anne-Laure Buffet, une victime d’emprise pense que plus elle accepte, plus elle sera reconnue et valorisée. Pourtant, l’emprise ne fonctionne pas ainsi : plus une victime coopère, dans le sens où elle se soumet, plus elle accroît sa désorientation et donc sa dépendance. L’alternance du bourreau entre la gentillesse et les phrases assassines provoque l’incompréhension et l’impuissance de la victime : « Ça allait mieux et ça a de nouveau dégénéré. »

L’emprise est un système dynamique.

Personne ne se soumettrait volontairement à des menaces, du chantage ou des propos humiliants. Le bourreau est évidemment dans la tromperie, mais Anne-Laure Buffet rappelle que l’emprise résulte de l’interaction psychique et affective entre deux personnes (au minimum). La volonté de contrôle du bourreau doit trouver une réponse positive, pour que le contrôle s’installe et devienne emprise. Le problème est qu’il y a une demande (volonté de contrôle) et une réponse (attirance pour le charisme, pour la bienveillance affichée, pour la protection ou les soins promis), mais cette réponse est suscitée par un mensonge. Tout le monde a le potentiel d’être mis sous emprise lors d’un moment de doute, de faiblesse consécutif à un coup dur. Nous avons tous et toutes des failles qu’un autre peut exploiter. En effet, le bourreau est capable d’interpréter les états mentaux d’autrui et de développer une stratégie pour obtenir de sa victime le comportement souhaité.

Il suffit parfois de bien peu pour séduire une future victime. Montrer de la compréhension face à une difficulté ou une peine, l’écouter alors qu’elle se croit seule, la réconforter ou la complimenter. Si en l’instant son besoin de se sentir estimée, reconnue, est satisfait, elle est déjà prise dans les filets. Le besoin essentiel, existentiel, de l’autre aveuglant les victimes, elles délèguent malgré elles tout pouvoir à celui, ou celle, qui les prendra en charge. – Anne-Laure Buffet

Les victimes occultent ce qui les dérange chez l’autre et elles se focalisent sur ce qui leur plaît, sans tenir compte de la malveillance même quand elle est perçue.

Attention aux informations mal comprises au sujet de l’emprise (violence psychologique, pervers narcissique et dépendance)

Quand on va mal ou qu’on se sent en difficulté, isolé, déconcerté, impuissant, on tend à chercher des solutions efficaces, faciles et immédiates. C’est la raison pour laquelle Anne-Laure Buffet regrette que des informations incomplètes ou mal comprises circulent sur les réseaux sociaux au sujet de l’emprise.

  • Un pervers narcissique n’a pas d’empathie. 

Un pervers narcissique n’est pas dépourvu d’empathie. En réalité, l’empathie permet autant d’aider que de manipuler. La capacité à percevoir et comprendre les émotions d’autrui peut être mise au service du désir d’emprise. Connaître les émotions et les besoins des autres n’est pas automatiquement synonyme de bonté morale. La compassion est une construction ultérieure de l’empathie mais pas systématique. Ce qui fait la différence, c’est le sens moral.

L’empathie cognitive, dont les pervers narcissiques sont dotés, leur permet de comprendre et d’anticiper les affects des victimes. Même si les tyrans sont capables d’imaginer ce dont l’autre a besoin et de se représenter son état mental, ils n’utilisent pas ces informations au service d’une relation où la dignité et l’intégrité des deux sont prises en compte et soignées.

Anne-Laure Buffet nous invite à ne pas confondre une situation d’emprise avec d’autres où il n’est question « que » de jalousie, de possessivité exagérée, de comportements colériques ou d’immaturité. La différence réside dans la volonté d’anéantissement et dans la récurrence de ces comportements. La violence psychologique se caractérise par la répétition, par une récurrence dans le comportement de l’auteur : quoiqu’il se passe, la réponse sera empreinte de violence (culpabilisation, injure, humiliation, dénigrement, censure des émotions, contradiction permanente pour invalider les goûts…) dans une intention de blesser l’autre, de l’inférioriser, de prendre le pouvoir. La personne autrice de violence psychologique ne change pas, même si la victime lui fait part des ses émotions, de sa souffrance et formule des demandes en vue d’un changement.

  • Les victimes de manipulation mentale sont décrites comme bienveillantes, plus empathiques que la moyenne, pleines de qualités enviables (comme la sensibilité, la gentillesse ou l’écoute).

Ainsi, se déclarer victime de pervers narcissiques ou d’emprise revient parfois à s’approprier ces caractéristiques positives. Dans ce cas, la faille est à chercher dans un besoin de reconnaissance et d’appartenance à un groupe : on se sent exister et appartenir parce qu’on partage un passé commun et des souffrances, du fait d’une différence (qui devient une force, une identité supérieure à revendiquer au risque de cataloguer les gens a priori).

  • Les victimes peuvent être aussi violentes que les bourreaux.

Comme un agresseur piège sa victime avec la violence psychologique, une victime peut adopter des comportements violents de défense. Non seulement la victime se sent coupable, ce qui la réduit au silence, mais les personnes extérieures peuvent avoir du mal à distinguer les “vraies” victimes des vrais bourreaux.

Une “vraie” victime peut très bien se mettre en colère tandis qu’un “vrai” agresseur peut ne jamais crier (et se donner à voir à l’extérieur comme facile à vivre). La différence est que la dite violence disparaît chez la victime quand elle sort de l’emprise. A partir du moment où une victime ne se sent plus menacée, elle peut entrer dans le processus de communication avec calme. A l’inverse, l’agresseur ne peut jamais maîtriser sa violence (même quand il s’agit seulement de violence psychologique).

Pour aller plus loin : Perversion relationnelle : reconnaître les “vraies” victimes et les “vrais” agresseurs

  • Une personne sous emprise a sa part de responsabilité.

Il existe des mécanismes qui permettent l’instauration de relations de maltraitance. Cela ne veut pas dire qu’il faut excuser les tyrans et blâmer les victimes avec des conseils mal avisés (“elle aurait dû partir si c’était si difficile”, “c’est sa faute, il ne sait pas mettre de limite”,”c’est elle qui a choisi de rester”). Nous pouvons en revanche nous renseigner sur la dynamique qui sous-tend un système d’emprise.

Une des raisons qui amène à accepter des violences psychologiques dans le présent est le manque de conscience que nous en avons et le fait que, par le passé, nos parents nous ont interdit de réaliser que c’était des actes violents puisqu’ils y avaient recours dans leur manière de nous éduquer (répréhension des émotions, humiliations, chantage, menaces, petites phrases assassines, dévalorisation, inversion de rôles où l’enfant prend le parent en charge, mensonges, amour conditionnel…). Quand nos besoins d’écoute, de soutien, de compréhension n’ont pas été satisfaits dans le passé, nous ne sommes pas en mesure de percevoir et donc de fuir les relations violentes d’un point de vue psychologique et émotionnel. Nous ne savons même pas qu’une relation basée sur l’écoute, sur l’acceptation des émotions et sur la compréhension existe donc nous acceptons les perversions relationnelles à l’âge adulte. Les relations sont marquées par des attentes disproportionnées et/ou par de la méfiance, allant de l’idée de devoir tout accepter à l’espoir d’être enfin sauvé.

Être adulte, c’est accepter sa part de responsabilité dans une relation dysfonctionnelle. Cette étape est éminemment douloureuse. Anne-Laure Buffet estime que la responsabilité implique de mettre en œuvre ce qui est nécessaire pour élaborer de nouveaux schémas et des nouvelles croyances bonnes pour soi.

A terme, cette responsabilité amène la rupture d’avec l’auteur ou l’autrice de violence psychologique. Mais la difficulté réside aussi dans le fait de reconnaître avoir interagi dans cette relation et de se demander à quelles fragilités personnelles le processus de violence psychologique répondait.

Lire aussi : Violence éducative ordinaire et attachement : pourquoi en vient-on à accepter des violences psychologiques ?

  • Certaines personnes sont immunisées contre l’emprise (jamais bourreau ni victime).

Anne-Laure Buffet estime que nous pouvons tous et toutes être une proie (à tout âge), de même que nous pouvons tous et toutes mettre sous emprise malgré nous. Cette dernière situation est rendue possible si nous nous retrouvons face à nous une personne qui recherche inconsciemment protection et contrôle et qui nous accorde un pouvoir qui nous dépasse. Nous pouvons gérer ces situations problématiques à partir du moment où nous admettons ce double risque. 

Conserver sa capacité de discernement semble un bon moyen de se prémunir contre l’emprise :

  • S’assurer de conserver la liberté de se poser des questions,
    • Est-ce que tout me convient ?
    • Suis-je gêné, dérangé par une ou plusieurs des idées proposées ?
    • Suis-je obligé de les suivre, et pourquoi ?
    • Ai-je l’impression que l’autre attend beaucoup de moi et que je l’influence plus que je ne le devrais ?
  • Se demander ce qui est satisfaisant dans ce mouvement,
  • Déterminer des limites personnelles.

 

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Source : Tous victimes, tous toxiques de Anne-Laure Buffet (Les Editions de l’Observatoire). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet.

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