Pourquoi ne réagissons-nous pas face à l’urgence climatique ? La question en elle-même est-elle bien posée ?

Le weekend du 25 juin 2022 a eu lieu l’UniverShifté à Lyon. L’UniverShifté est un événement organisé par les bénévoles de l’association The Shifters en soutien du Shift Project, qui a pour but d’éclairer et influencer le débat sur la transition énergétique en Europe. J’ai assisté à une conférence d’Aurélien Barrau, directeur du Centre de physique théorique de Grenoble-Alpes et engagé face à la catastrophe écologique et sociale, sur le thème : Pourquoi ne réagissons-nous pas face à l’urgence climatique ? Et si nous interrogions la question ?

Je vous propose une synthèse de son intervention, agrémentée d’idées et réflexions récoltées au long de la journée au cours des ateliers auxquels j’ai participé.

Aurélien Barrau a commencé par rappeler avec des mots forts que nous sommes en plein dans une métacrise car la vie est en train de s’effondrer. Il parle d’un “anéantissement biologique global” et d’un “séisme sociétal”. Il ajoute que parler seulement de décarbonisation de l’économie, c’est masquer le mal. Chercher uniquement à diminuer les émissions de carbone revient à prendre uniquement du Doliprane en cas de tumeur cérébrale : les symptômes disparaissent mais le mal n’est pas traité en profondeur et la tumeur continue sa sourde extension. De même, la civilisation occidentale continue à transformer la Terre en déchets et à broyer des vies humaines et non humaines.

Aurélien Barrau liste plusieurs erreurs fréquentes qui nous maintiennent dans un certain immobilisme et nous empêchent de saisir la complexité et l’ampleur du problème climatique, environnemental et social.

Erreur 1 : Il faut sauver le climat.

Même sans un seul degré de température en plus, notre planète connaîtrait une crise car l’acidification des océans, la pollution aux microparticules, le déboisement et la précarisation du monde du travail participent à la destruction du vivant. Le dérèglement climatique, dans un contexte de réchauffement climatique, est une conséquence d’un système qui a décidé que la vie (végétale, animale, marine, humaine) a peu de valeur. L’appauvrissement des sols, les barrages hydroélectriques, la bétonnisation, l’organisation sociale inégalitaire, la pollution des nappes phréatiques, les microplastiques dans les océans et dans nos poumons ne sont pas abordés quand on ne raisonne qu’en termes de climat. La santé physique et la santé mentale sont également des enjeux qui méritent d’être abordés, tant les conséquences de notre mode de vie sont dramatiques.

 

Erreur 2 : C’est une crise.

Parler de crise est un euphémisme qui empêche de voir l’urgence qui nous concerne tous. Le mode de vie occidental porte en lui un potentiel d’extermination, dans le sens où la concentration des richesses au profit d’une petite minorité, la sur-exploitation des ressources naturelles, la recherche du progrès technologique et la société de consommation et du divertissement détruisent les conditions d’habitabilité de notre planète. Pour y faire face, on a besoin de plus que de petits pas, mais d’une révolution politique majeure. Les administrations, les médias, les multinationales et les personnes privilégiées cherchent en effet à maintenir le statu quo car ce dernier leur profite et qu’ils ne souffrent pas (ou peu, ou pas encore) de ses effets négatifs.

 

Erreur 3 : Les scientifiques vont nous dire quoi faire et comment.

La science est descriptive et explicative, dans le sens où elle décrit des phénomènes de causes/ conséquences et elle définit des lois physiques. La méthode scientifique, c’est tout d’abord l’expérimentation dans des conditions contrôlées et la reproduction des expériences. Quand les avis et recommandations des agences sanitaires et des académies sont convergents à l’échelle internationale, on peut estimer qu’ils reflètent un consensus scientifique sur lequel s’appuyer. Un scientifique honnête va partager les résultats de ses expériences et les détails de sa démarche avec ses pairs. Il va également envoyer le protocole de son expérience à une revue spécialisée qui sollicitera d’autres scientifiques afin que ces derniers la valident ou non. Si les autres scientifiques la valident, elle sera publiée dans la revue. Même avec ce processus de revue par le pairs, des erreurs peuvent subsister, mais ce système d’autocritique permet de sélectionner des informations aussi fiables que possible. De plus, d’autres scientifiques peuvent refaire l’expérience dans les mêmes conditions afin de vérifier les résultats… et éventuellement les réfuter s’ils se révèlent faux. Le scientifique à l’origine du résultat initial peut alors se rétracter : c’est ainsi que la science avance, par essais/ erreurs selon une méthode rigoureuse qui vise à éviter au maximum les biais cognitifs.

Pour autant, la science n’a pas de valeur normative ou prescriptive. Raser un espace saturé de vie reste une abomination, indépendamment du fait que le bulldozer soit électrique ou alimenté par hydrogène. La destruction du vivant ne doit pas être traitée comme une simple externalité négative, dans une balance coût/ bénéfice où les bénéfices seraient financiers et les coûts la destruction de la biodiversité ou de la pollution. De même, il est plus facile de ne plus prendre l’avion que de chercher à développer un avion à hydrogène. La science dresse des possibilités mais ne tranche pas ce qui est valable d’un point de vue éthique.

Aurélien Barrau nous invite à assumer des prises de position partiales.

 

Erreur 4 : La technologie va fournir des solutions.

La finalité des prouesses technologiques doit être pensée. En matière de progrès technologique, si on peut le faire, on va le faire, on doit le faire, peu importe les externalités négatives. Même sans émission de gaz à effet de serre, certaines technologies sont indésirables et indéfendables.

Aurélien Barrau affirme que les chantres du progrès technologiques bousillent la Terre, le ciel et nos imaginaires. On sacrifie la beauté, l’altérité, la solidarité, la convivialité sur l’autel de la consommation (même si elle est “responsable”), de la croissance (même si elle est “verte”) et du progrès (même s’il est “décarboné”). Par exemple, le véganisme ne porte pas en soi un aspect anti-capitaliste ou anti-industriel. On peut être vegan et consommer des steaks de soja industriels, avec des ingrédients venus de loin, produits dans des usines où les ouvriers sous-payés travaillent à la chaîne, entraînant des douleurs musculosquelettiques et des problèmes de santé mentale.

Appeler destruction progrès relève de l’endoctrinement. Ôter des contraintes aux délires actuels, c’est précipiter la chute. – Aurélien Barrau

 

Erreur 5 : Il y a une réalité économique.

Il n’y a pas de réalité économique, seulement des conventions. On oublie de dire que l’immense partie de nos règles sont récentes, fragiles et réfutables. C’est un système de valeurs qui rend la catastrophe possible. Notre axiologie, c’est-à-dire nos valeurs sociologiques et morales, nous pousse à emmagasiner. Or il nous faut un autre rapport aux humains, à la Terre et au désir. Nous pouvons choisir d’abattre le monstre que nous nourrissons et qui profite à une minorité de riches privilégiés.

En effet, demander à tous les français de consommer moins d’énergie est cynique quand on sait que les dirigeants des entreprises qui appellent à ces économies d’énergies sont millionnaires. Imposer des restrictions identiques à tout le monde maintient les privilèges. Réduire sa consommation d’énergie quand on possède un yacht, plusieurs voitures ou SUV, une résidence secondaire, qu’on fréquente les golfs, qu’on possède des dizaines d’objets connectés reste une aberration.

 

Erreur 6 : La croissance est dans la nature humaine.

La civilisation occidentale capitalo-technique est dominante mais n’est pas la seule. Il existe d’autres cultures non exterminatrices pour lesquelles nous ne sommes pas un horizon désirable.

Ce passage m’a fait penser à un essai que j’ai chroniqué récemment et qui expose un autre possible en matière de relations sociales et de civilisation : Mon Ishmael : un livre qui bouscule et lève le voile sur nos angles morts culturels (dans une démarche d’éducation populaire)

 

Erreur 7 : Les humains sont des être rationnels.

Les humains ne sont pas des être rationnels dans le sens où Descartes le concevait. Face à une menace existentielle, nous pouvons être tentés de fermer les yeux car la négation est plus confortable ou parce que changer d’axiologie ferait perdre des privilèges. Même quand le constat de l’urgence climatique, alimentaire, énergétique est partagé (ce qui n’est pas encore toujours le cas), nous pouvons être manipulés par des discours qui minimisent ou relativisent, qui font la promotion du progrès technologique comme solution; nous pouvons être pris dans un quotidien qui nous fait arbitrer en faveur de mesures néfastes (comme le fait de remettre en fonctionnement des centrales à charbon pour faire face aux pénuries énergétiques). De plus, la société de consommation et du divertissement nous aliène et colonise nos imaginaires, nos désirs. Nos décisions ne sont décidément pas toujours rationnelles.

 

Erreur 8 : La transition est en cours.

Les pouvoirs publics ne prennent pas le problème en charge de manière efficace. Rien n’a commencé au niveau global ni pour faire baisser les émissions de gaz à effet de serre, ni pour freiner la destruction du vivant, ni pour rendre l’émancipation de tous effective.

 

Selon Aurélien Barrau, nous avons besoin d’une révolution axiologique. Sinon, nous ne ferons que décupler notre pouvoir de destruction car notre désir est fait de toujours plus. Même si les humains étaient moins nombreux, la catastrophe ne serait pas évitée si la manière de penser et de vivre de ceux qui restent les entraîne vers l’accumulation de richesses et de signes de reconnaissance, de distinction sociale. Nous avons avant tout besoin de différencier besoins et envies, de reconquérir l’altérité, de nous libérer des machines et du monde du travail hiérarchique et autoritaire, de nous cultiver en matière d’anthropologie, de psychologie sociale et de sociologie. Des auteurs comme Derrick Jensen, Ivan Illich ou Murray Bookchin ou des éditeurs comme Les Editions Libres peuvent aider à former une pensée plus éclairée sur le sujet.