Mettre en place une routine du coucher : dans quelle mesure peut-elle être respectueuse des besoins des enfants ?

routine coucher enfants

On lit souvent en matière de parentalité qu’il est important de mettre en place une routine du coucher pour les enfants. Pourtant, cette recommandation peut être questionnée à la lumière du respect des besoins des bébés et enfants.

Dans son livre Dormir sans larmes, Rosa Jové (pédiatre espagnole) regrette que, en règle générale, les “synchronisateurs” externes imposés par la société (la pendule, en quelque sorte) finissent par nous régler sur un horaire de vingt-quatre-heures. Tôt ou tard, les enfants finissent par s’y conformer aussi parce qu’ils sont aux aussi soumis à des horaires à respecter (l’heure de l’école, celle des repas…).

Rosa Jové ne juge pas la routine du coucher comme une chose négative en soi sauf quand cette routine se transforme en une contrainte obsessionnelle et inflexible (auquel cas elle risque de devenir pathologique). En revanche, la pédiatre émet quelques précisions pour les parents qui souhaitent inculquer à leurs enfants une routine du coucher afin de se conformer aux normes de la société dans laquelle la famille vit.

  • Chaque enfant est différent.

Si beaucoup d’enfants se plient plus ou moins facilement aux exigences d’un horaire strict et d’une routine du coucher, cela ne signifie ni la réussite ni l’échec des parents mais simplement que chaque enfant a son propre rythme d’adaptation et d’apprentissage.

  • Avant ses 7 mois, un bébé peut s’adapter à une routine mais cela ne veut pas dire qu’il l’a intériorisée.

Rosa Jové estime qu’avant 7 mois, c’est le fruit du hasard si un bébé commence à se comporter conformément à un rythme. Si un enfant se désynchronise par la suite, il ne s’agit pas d’une régression mais simplement que l’adaptation à la routine du coucher était le fruit du hasard. En revanche, si l’enfant est âgé de plus de 3/4 ans et qu’il perd son rythme de coucher et de sommeil (réveils nocturnes fréquents, difficultés à se rendormir…), on peut penser qu’il y a un problème car, à cet âge, toute routine acquise est déjà bien intériorisée.

Les troubles du sommeil peuvent prendre plusieurs formes et avoir plusieurs origines (ex : hypertrophie des amygdales, anomalies maxillo-faciales, prise de médicaments ou traitement médical, troubles affectifs…).

  • Toute routine doit rester flexible.

Toute routine doit rester flexible mais aussi prédictible. Rosa Jové prévient les parents de ne pas se laisser obséder par les horaires. Pour la pédiatre, il ne s’agit pas de dresser les enfants à faire la même chose tous les soirs, mais simplement de leur expliquer que, dans certaines situations, c’est plus pratique et que cela correspond aux besoins de la société dans laquelle ils ont choisi de vivre (horaires du travail des parents, horaires de l’école…).

Une demi-heure d’avance ou de retard, ce n’est pas grave, pas plus que de sauter occasionnellement telle ou telle partie du programme établi. Contrairement à tout ce que l’on a pu vous faire croire, aucun adulte sensé ne se couchera tous les soirs, à la même heure, dans le même lit… ni, semble-t-il, avec la même personne, toute sa vie durant ! – Rosa Jové

  • Les habitudes des parents influencent celles des enfants (qui veulent être traités avec le même respect que celui dû aux adultes).

Pour la plupart d’entre nous, nous ne nous lavons pas, ne dînons pas, ne nous couchons pas à la même heure que les enfants. Alors pourquoi suivraient-ils une routine que leurs parents ne pratiquent pas pour eux-mêmes ? Quand ils sont tout petits, nous parvenons encore à les embobiner. Mais dès qu’ils grandissent, ils se montrent plus soupçonneux quand on veut les expédier à la douche ou au lit alors que personne d’autre dans la maison n’est tenu de le faire (aucune adulte, en tout cas). – Rosa Jové

  • La plupart des horaires imposés par la société sont contraires à la nature humaine.

Nous sommes des êtres sociaux et nous vivons en société. Cette société impose des horaires et modes de vie contraires aux besoins humains fondamentaux. Les conflits au moment du coucher sont essentiellement dûs aux horaires imposés par le mode de vie :

  • besoin de repos et de calme pour les parents qui veulent coucher les enfants le plus tôt possible pour profiter de la soirée en couple ou pour faire des tâches domestiques tranquilles;
  • besoin de coucher les enfants tôt pour pouvoir les réveiller le lendemain matin assez tôt pour aller à la crèche ou à l’école;
  • impossibilité en journée pour les parents de récupérer le manque de sommeil en lien avec les réveils nocturnes du bébé;
  • peu de soutien pour les parents de la part d’une communauté (sorte de “coopérative de maternage”) et congés parentaux trop courts et mal rémunérés pour retarder la reprise du travail à la fois pour les mères et les pères.

L’organisation de la société est en total décalage avec la chronobiologie :

  • plages horaires où l’activité d’éveil est maximum (et pourraient être mises à profit pour les activités humaines domestiques, scolaires, familiales…) : les heures qui suivent le réveil (vers 6/7 heures du matin en heure solaire) et les heures de la fin d’après-midi (entre 18 et 20 heures)
  • plages horaires où le repos est nécessaire (et devraient être mises à profit pour le repli et la relaxation) : entre 23h et 2heures du matin (sommeil profond) et entre 11h et midi.

Ces périodes de repos sont importantes. Et quand on oblige les écoliers à travailler sur les matières les plus difficiles pendant ces moments de repos ou, quand, pour des questions d’organisation interne, on leur supprime les pauses du milieu de la matinée, on va à l’encontre de leurs besoins biologiques. – Rosa Jové

  • Laisser les enfants pleurer ne les aide pas à “apprendre à s’endormir”

Rosa Jové rappelle pourquoi les méthodes de dressage au sommeil (du type 5-10-15 qui consistent à laisser les bébés pleurer de plus en plus longtemps pour qu’ils s’habituent à s’endormir tous seuls et à l’heure décidée par les adultes) fonctionnent mieux avec les nourrissons : plus l’enfant est jeune, plus il a peur. Voilà pourquoi les tenants de cette méthode rabâchent sans cesse que si le problème de sommeil n’est pas résolu avant 5 ans, il ne se résoudra jamais…

Toutes ces méthodes faciliteront à la longue le coucher puis l’endormissement de l’enfant devenu docile – mais n’allez surtout pas en déduire qu’il a appris à dormir. Non : seulement à se soumettre et à s’auto droguer. – Rosa Jové

Oui, c’est épuisant; oui, nous avons le droit de vouloir du calme et du repos; oui, les nuits sans sommeil sont une torture pour les parents; oui, nous pouvons être inquiet pour la santé de l’enfant s’il ne dort pas assez; oui, notre stress est légitime en pensant à la journée suivante avec un enfant irritable parce qu’il n’a pas assez dormi. Pourtant, il est nécessaire de garder en tête que laisser un enfant pleurer est nocif.

Lire aussi : Répondre aux besoins du bébé, une priorité : et quand c’est difficile ?

Les enfants qu’on laisse pleurer seuls peuvent pleurer indéfiniment… jusqu’à ce que l’amygdale (siège des émotions dans le cerveau) lâche prise. La nature a mis en place un système qui évite au corps de “disjoncter” en cas de stress intense (stress -> cortisol -> accélération du coeur -> impossibilité de fuite + pas de réconfort = risque cardiaque -> amygdale disjoncte pour éviter l’arrêt du coeur -> sécrétion d’endorphines et sérotonine -> atténuation du système d’alarme).

Étant donné que le développement cérébral intervient pendant les premières années de la vie, il est plausible de considérer que des traumas à répétition causés par les altérations chimiques suivant de longs moments de pleurs, des situations d’angoisse de séparation non résolues ou d’autres situations de réactions à la peur peuvent favoriser chez l’individu adulte des dysfonctionnements émotionnels et comportementaux.

Rosa Jové nous invite à réfléchir à ce qui est adapté aux besoins des enfants. Elle regrette que les adultes veuillent parfois adapter les bébés et enfants aux horaires “déplorables” des adultes alors qu’il serait préférable pour les adultes d’en changer.

Cette approche informative sur les besoins et la nature du sommeil des enfants permet de comprendre qu’un bébé ne fera jamais rien pour embêter volontairement ses parents. Aucun enfant ne se réveille ou ne dort pas à l’horaire voulu pour le plaisir : le sommeil obéit à des lois biologiques et évolutives.

Pour aller plus loin : Pourquoi les enfants protestent, pleurent et rechignent au moment d’aller se coucher (un “décalage évolutionniste”)

Tous les humains sont programmés pour se réveiller environ neuf fois par nuit (entre chaque cycle de sommeil). La seule différence entre les enfants et les adultes est que ces derniers ont appris à maîtriser la technique pour se rendormir… les premiers pas encore. Être correctement informés sur le sommeil des enfants et ses caractéristiques évitent des malentendus.

Par ailleurs, notre société peine à offrir aux parents un rythme de travail qui leur permette de concilier vie familiale, sociale et professionnelle. C’est cette organisation, conjuguée à une désinformation sur les “mauvaises habitudes” que prendraient des bébés dont la dépendance semble faire peur aux adultes, qui pousse nombre de parents à se tourner vers des méthodes de dressage du sommeil (le fameux 5-10-15 de Ferber) ou à laisser pleurer les bébés.

Les troubles du sommeil existent bel et bien mais, avant de s’alarmer, il est bon de disposer d’une information fiable sur ce qui est normal à l’âge de l’enfant.

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Source : Dormir sans larmes : les découvertes de la science du sommeil de 0 à 6 ans du Dr Rosa Jové (éditions Les Arènes). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet.

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