La culture de l’inceste : la définir, la dévoiler, la combattre
Dès l’introduction de leur livre collectif La culture de l’inceste, Juliet Drouar, auteur, chercheur et militant, et Iris Brey, journaliste, autrice, et critique de cinéma française, nous avertissent : l’inceste ne peut pas être présenté comme tabou ou interdit si l’inceste est partout. L’inceste est un point d’aveuglement de nos sociétés et de nos arts. En effet, le corps des enfants est le plus facile à dominer. Penser une culture de l’inceste, c’est penser ce dont sont capables certains adultes et rappeler que, dans l’inceste, il n’y a jamais d’amour (mais du côté de l’agresseur·se, du pouvoir et de l’effraction; du côté de la victime, de l’écrasement, de la terreur et de la honte).

L’inceste est un viol et la personne incestée est un enfant fille ou garçon, un adolescent ou une adolescente, et même parfois un bébé. Dorothée Dussy, anthropologue, estime que l’inceste se caractérise par :
- l’asymétrie de position (l’agresseur·se domine la victime par l’âge et/ou le sexe et le consentement est impossible pour la victime),
- l’injonction au silence (qui empêche de voir collectivement la banalité de la pratique de l’inceste et ses effets dévastateurs).
Le livre La culture de l’inceste propose de penser l’inceste comme “l’inculcation et l’intériorisation de la domination des adultes” sur les garçons mineurs ou les filles mineures. L’inceste est pratiqué par celles et ceux qui ont du pouvoir en raison de leur âge et/ ou de leur sexe (père, mère, grand-père, tante, grand frère ou grande soeur, cousin ou cousine plus âgée…) Les agresseurs sont majoritairement des hommes, et, parmi ces hommes, majoritairement des pères.
Ce qui traumatise dans l’inceste, c’est tout autant la manière dont il apparaît que la manière dont il s’efface. S’efface de nos mémoires, s’efface du récit familial et s’efface dans la société. Le trauma devient indicible et non représentable parce qu’il est, en soi, marqué par l’oubli et la dissociation, souvent il ne laisse aucune trace, aucune preuve. – Iris Brey
Un enfant est colonisé toute sa vie par la maltraitance sexuelle qu’est l’inceste.
Sokhna Fall, thérapeute, rappelle que la mémoire traumatique est une “boîte noire des violences” piégée hors du temps et de la conscience. Or le silence de la mémoire traumatique protège les agresseurs et agresseuses. Non seulement l’amnésie ou le refoulement conduisent à laisser les agresseurs et agresseuses tranquilles, mais la victime s’enfonce aussi dans le sentiment de sa propre culpabilité. Les signes du traumatismes chez la victime (comme des rêves sexuels violents, de l’anorexie ou des addictions) sont transformés en signe de sa propre toxicité et de sa trop grande fragilité. Il y a donc une inversion de culpabilité : la victime devient coupable de ses mauvaises pensées et de ses comportements extrêmes alors que le ou la coupable d’inceste n’est pas inquiétée. Ce mécanisme perpétue l’impunité de celles et ceux qui commettent l’inceste.
La culture de l’inceste interdit les “pourquoi ?” en lien avec des symptômes, des phobies ou ce qui semble être une bizarrerie. Sokhna Fall affirme que la culture de l’inceste se perpétue à cause de la responsabilité individuelle (“arrêtez d’accuser les autres de vos malheurs”) et du fatalisme (il y aurait des personnes par nature plus fragiles, dépressives, perverses, ou recherchant toujours plus de danger.)
L’inceste est partout.
Pour Juliette Drouar, la culture de l’inceste est une culture de la confusion : la “confusion entre domination et amour”; “entre enfoncement des limites et possibilité de consentir”. La confusion se traduit également par le fait qu’on confond protéger et contrôler, mettre sous tutelle. Juliette Drouar estime que la famille occidentale est organisée structurellement autour d’un lien de domination liée au sexe (les hommes sur les femmes) et à l’âge (les plus âgés sur les plus jeunes). Il y a une hiérarchie liée au statut de chaque membre de la famille. Juliette Drouar prend l’exemple du groupe sanguin : être AB n’entraîne pas de domination sur les personnes A ou B, dans le sens où aucune personne d’un groupe particulier ne peut obliger ou profiter du travail gratuit d’un membre d’un autre groupe qui serait considéré comme inférieur.
Il ne doit donc rien au hasard que le nombre d’incestes pratiqués par les mères soit bien supérieur au nombre de viols commis par des femmes et représente une part conséquente des incestes (un quart environ) car elles profitent et assoient une position de domination par l’âge, en tant que première propriétaire des enfants. – Juliette Drouar
Tal Piterbraut-Merx, activiste féministe, ajoute que la famille, qu’on imagine être le lieu de protection des enfants, est en réalité l’institution où les violences faites aux enfants sont les plus nombreuses.
Dorothée Dussy prend quant à elle une perspective anthropologique et historique pour dénoncer la démarche sexiste et adultiste de l’anthropologie classique qui affirme que l’inceste est le tabou ultime alors même que des millions d’humains le pratiquent dans le monde. Elle nous invite à décoloniser les savoirs et à démasculiniser les textes fondateurs de l’anthropologie pour lever la “confusion des langues”.
Lire aussi : Ce que Cécile sait : journal de sortie d’inceste. Un livre pour comprendre et sortir du déni.
La domination adulte, pierre angulaire de la culture de l’inceste
L’inceste est un cas particulier des violences faites aux enfants dans la famille. Il se situe à l’intersection de la domination des adultes sur les enfants et des hommes sur les femmes. La violence sexuelle apprend à se soumettre (en organisant l’impunité des agresseurs et des agresseuses). Le point de vue des enfants et leur dévastation intérieure ne comptent pas.
Tal Piterbraut-Merx estime qu’on rend les enfants ignorants en les tenant à l’écart des informations concernant le corps, le consentement et la vie affective et sexuelle. On (école, famille, justice) renforce l’impunité des coupables de violences sexuelles en discréditant la parole des enfants.
Par ailleurs, la domination adulte se perpétue par le biais de plusieurs mécanismes :
- l’adulte oublie les violences et les émotions ressenties alors,
- l’adulte minimise, voire justifie, les violences reçues (“j’en suis pas mort“, “ça m’a remise sur le droit chemin”),
- l’adulte peut à son tour devenir dominant et libre, si bien que la violence subie dans le passé est justifiée par la possibilité d’accéder à ce statut enviable.
Ainsi, Tal Piterbraut-Merx nous invite à une analyse politique des rapports adultes-enfants via le “principe d’une fidélité politique à certains souvenirs d’enfance“. Cela pourrait passer par des ateliers de “remémoration collective” des terreurs enfantines et de l’injustice ressentie pour faire apparaître “un tableau général et politique de l’enfance” et mener à une “implication des enfants” dans l’établissement de politiques les concernant.
Parler de culture de l’inceste ne peut pas se passer d’une réflexion sur l’âgisme, c’est-à-dire de la domination fondée sur l’âge. Nous sommes tous et toutes tour à tour dominé.e.s, dominant.e.s, puis dominé.e.s. L’âgisme se fait au mépris de notre passé (notre statut d’enfant vulnérable et dépendant) et de notre futur (de personne âgée redevenue vulnérable et dépendante). Les scandales de maltraitance dans les crèches et dans les EHPAD sont les deux faces de la pièce de l’âgisme.
Lutter contre la culture de l’inceste
Le dernier chapitre du livre est une fiction collective d’Iris Brey, Juliet Drouar, Wendy Delorme et Tal Piterbraut-Merx. Elles proposent, entre autres, des pistes pour lutter contre la culture de l’inceste.
Un monde où l’on dirait aux détenteurs du soin : dès l’âge où l’enfant est apte à l’effectuer seul·e, lui expliquer comment procéder par soi-même (un acte d’hygiène intime, un soin, un acte médical).
Un monde où la jouissance ne passe pas par la domination d’un autre corps, par une excitation liée au manque de consentement.
Un monde où une personne qui parle est crue, où la parole d’un enfant a de la valeur.
Un monde où on comprendrait que les agressions n’ont rien à voir avec le corps des enfants et des adolescent·e·s, la manière dont ils ou elles se comportent ou s’habillent, mais que cela a à voir avec la possibilité de faire cela et de savoir qu’on s’en sort.
Un monde où la parole des agresseurs n’aurait plus de valeur. Où ils n’auraient pas accès au pouvoir, ce qui donc les fait bander.
Un monde où le partage pendant le sexe serait quelque chose de valorisé. Où le sexe serait empli de rire et d’humour, de communication dans le respect mutuel de la dignité, de l’intégrité et des besoins de chacun des partenaires,.
Dissocier la notion de réussite de celle du pouvoir, et celle de pouvoir du besoin d’écraser d’autres personnes.
Un monde où on arrêterait de nous dire de nous taire.
Chercher techniquement à autonomiser les plus jeunes (y compris matériellement et financièrement).
On repenserait comment faire communauté, comment faire “famille”.
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La culture de l’inceste sous la direction d’Iris Brey et Juliet Drouar (éditions Points) est disponible en médiathèque, en librairie ou en ecommerce.
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