14 clichés qui entretiennent les violences adultistes
Dans leur livre Comprendre les micro-violences en éducation, Laurent Muller et Jean-Michel Perez estiment que les adultes exercent une domination sur les jeunes personnes. Cette domination se traduit par des violences adultistes qui prennent diverses formes : physiques, psychologiques, émotionnelles et sexuelles.
Les violences que les adultes exercent sur les enfants sont des violences adultistes.
Les violences exercées par les adultes sur les enfants et les adolescents ne se résument pas à la violence physique qui laisse des marques (pouvant entraîner des handicaps et même la mort) ou à des insultes. Il s’agit plutôt d’un continuum englobant des violences qualifiées d’éducatives ordinaires (dans le sens où ces actes et ces mots sont courants, observés quotidiennement dans les familles, les écoles, les lieux où l’on trouve des enfants et qu’ils sont tolérés, légitimés sous couvert d’éducation). La violence éducative ordinaire consiste à infliger des châtiments corporels (fessée, claque, tirage d’oreilles ou de cheveux, secousse…) et/ou psychologiques (humiliation, punition, hurlement, négation des émotions, chantage, menaces, mise au coin…) aux enfants dans l’optique de les éduquer, avec la conviction que ces traitements sont “à la fois nécessaires et sans gravité”.
Un continuum de violence pour illustrer les violences adultistes
Le continuum des violences adultistes engloge également :
- la négligence physique (faim, soif, sommeil, protection contre le froid et la chaleur…)
- la négligence affective (réconforter, protéger, rassurer, prendre en compte ses besoins…),
- les violences conjugales et le contrôle coercitif (les enfants étant covictimes),
- la maltraitance physique (coups de poing, coups de pieds, coups de ceinture, douche glacée, enfermement dans une salle fermée à clé, brûlure, empoisonnement, étranglement, noyade,…)
- les violences sexuelles (dont l’inceste).
En France, un enfant meurt tout les 5 jours sous les coups d’un parent ou d’un proche. Le concept de continuum de violence est utile pour montrer l’ampleur et les conséquences de la domination adulte : en acceptant et en pratiquant ce qu’on pourrait de qualifier une “micro violence”, on autorise plus facilement les autres. La violence ne sort pas de nulle part ou n’est pas la conséquence d’une pulsion individuelle. Les violences adultistes s’appuient sur la supériorité des besoins des adultes et l’ignorance des besoins propres aux enfants.
Se déconditionner pour ne plus justifier l’injustifiable
Il est toutefois possible de se déconditionner du caractère violent de nos relations aux enfants. Laurent Muller et Jean-Michel Perez estiment qu’on peut commencer ce travail de déconditionnement en prenant conscience des clichés et des poncifs que nous avons tous entendus dans l’enfance et que l’on continue d’entendre.
Notre thèse est qu’on ne pourra se libérer de cette tendance devenue « naturelle » à la violence qu’en réformant ces automatismes de langage qui empêchent de penser en justifiant l’injustifiable. Parmi les usages qui nous ôtent le vrai visage des choses, il y a les usages du langage, ces pensées usées et devenues de « sens commun » qui semblent justifiées par cela seules qu’elles sont traditionnelles – comme si les années donnaient raison de mal faire. – Laurent Muller et Jean-Michel Perez
Les stratégies de banalisation et légitimation des violences adultistes : 14 poncifs qui neutralisent la pensée
Je vous propose 14 clichés à questionner pour mettre au jour ce qu’ils autorisent.

1. « C’est pour ton bien », « tu me remercieras plus tard », « tu es trop petit pour comprendre pourquoi je fais ça »
Cette tactique consiste à anticiper les conséquences favorables de ce que l’adulte s’apprête à imposer à l’enfant ou adolescent. L’expression « c’est pour ton bien » a été utilisé par Alice Miller pour montrer à quel point les adultes s’autorisent de la violence pour prétendre éduquer les enfants. Les adulte peuvent dès lors justifier les pires agressions au nom de leur privilège d’âge et d’expérience.
2. « Regarde ce que tu me fais faire », « est-ce que tu crois que ça me fait plaisir de faire ça ? »
Cette tactique de l’inversion accusatoire est une forme de chantage affectif. L’agresseur se présente comme une victime et fait porter la responsabilité de la violence à l’enfant.
3. « C’est la vie, c’est comme ça », « la vie ne va t’épargner », « on n’est pas chez les bisounours »
Cette tactique donne une raison pseudo-philosophique au fatalisme. L’adulte présente les alternatives non violentes comme vaines et utopiques. Être « réaliste » revient à se soumettre à l’image de la réalité de l’adulte qui détient le pouvoir. Pourtant, c’est l’inverse qui devrait être la norme dans les relations entre adultes et enfants : l’adulte porte la responsabilité de la qualité de la relation puisque son cerveau est plus mature, qu’il est en charge des besoins de l’enfant, qu’il est position de force (un grand pouvoir entraînant une grande responsabilité).
4. « On n’en est pas mort », « il y a pire dans la vie », « ce n’est pas la mer à boire »
Cette tactique de la minimisation est fréquente. Elle consiste à nier :
- l’importance ou la légitimité du point de vue de la jeune personne,
- l’importance ou la légitimité de son propre point de vue d’antan (c’est-à-dire de l’enfant intérieur qui a souffert, mais qui a eu besoin de nier la souffrance pour survivre et atteindre l’âge adulte. Le déni est précisément une stratégie de survie.)
5. « Arrête ta comédie/ ton caprice », « Tu te plains toujours », « tu exagères », « moi aussi, je vais me mettre à pleurer à ce compte-là »
La tactique de l’exagération consiste à dramatiser la critique afin de la décrédibiliser.
6. « Pauvre chou », « tu fais ta princesse », « un vrai enfant-roi », « c’est vrai que tu es un petit malheureux ! »
La tactique de l’ironie consiste à dire quelque chose en faisant comprendre qu’on pense le contraire, afin de ne pas entendre ni les sentiments ni les besoins de l’autre. Cette dérision de la parole de l’enfant est particulièrement dégradante parce que l’adulte invalide les sensations, les émotions, les besoins, les pensées de l’enfant dépendant pourtant de l’adulte pour lui enseigner des compétences émotionnelles et une éthique relationnelle.
7. « Tu l’as bien cherché », « c’est mérité »
Laurent Muller et Jean-Michel Perez estiment que, outre l’absence d’empathie, la leçon de morale constitue une punition en soi.
8. « Tu es [trop] fragile », « tu es [trop] sensible »
L’adulte qui critique le caractère prétendument trop sensible de l’enfant pathologise la sensbilité et sous-entend que le jeune qui s’exprime est la cause du problème.
9. « Tu n’as pas honte ? », « après tout ce que j’ai fait pour toi »
La tactique de la culpabilisation consiste à reprocher à l’enfant son manque de reconnaissance et à générer un sentiment de honte pour discipliner l’enfant en le faisant souffrir.
10. « Ça va s’arranger »
Laurent Muller et Jean-Michel Perez parlent de tactique du fatalisme qui ôte à la jeune personne la responsabilité de son sentiment. Ces paroles incantatoires sont inefficaces et vides d’empathie. Or c’est une connexion émotionnelle et de la compréhension que les enfants recherchent : le lien empathique les aident à surmonter les difficultés.
11. « Moi, à ta place… »
Donner des conseils non sollicités, avant même d’offrir de l’empathie et de demander le consentement à recevoir des conseils, revient à voir dans l’enfant un prétexte pour parler de soi. L’adulte est incapable d’accueillir la vulnérabilité du jeune (sa colère, sa tristesse, ses peurs).
12. « Mais pourquoi tu … ? »
L’investigation enquête sur la situation objective sans se soucier du ressenti. L’adulte ne s’intéresse pas réellement à l’enfant et le considère comme incapable de réflexion, le coupe de sa créativité pour trouver ses propres solutions.
13. « Moi je sais pourquoi tu fais cela : c’est parce que… », « je comprends ce que tu ressens : c’est parce que … »
Prétendre savoir ce que l’enfant ressent mieux que lui-même est de la psychologie de comptoir.
14. « Pense à autre chose », « souris, c’est pas si grave », « c’est rien, tu n’y penseras plus demain »
Cette stratégie repose sur la diversion, la consolation sans empathie ou le divertissement. Elle se rapproche de la pensée positive : ces phrases sont rarement prononcées par malveillance, mais plutôt par manque de connaissance des émotions et par manque d’entraînement à la communication empathique.
Ces clichés, lorsqu’ils sont culturellement répandus et légitimés par des professionnels (notamment à l’école), des médias, des films ou des publicités, justifient des habitudes éducatives entretenant les violences adultistes. Individuellement et collectivement, nous avons le pouvoir de modifier nos habitudes d’accueil des émotions des enfants et de prendre en compte leurs besoins, leur dignité dans une perspective enfantiste.
…………………..
Source : Comprendre les micro-violences en éducation : un impensé de l’institution scolaire de Laurent Muller et Jean-Michel Perez (éditions Champ Social). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur les sites de ecommerce.
Commander Comprendre les micro-violences en éducation sur Amazon, sur Decitre ou sur Cultura

