Ce que Sarkozy n’a pas dit sur la prison (et que nous gagnerions à savoir en tant que militants antipunitivistes)

Dans leur livre Ce que Sarkozy n’a pas dit sur la prison, Laélia Véron et l’Oip-Sf (Observatoire International des prisons – Section française) rappellent que l’expérience carcérale de Nicolas Sarkozy n’est pas représentative de ce que vivent les détenus ordinaires. Elle est spécifique en ce sens qu’elle a été brève et émaillée de privilèges. Laélia Véron et l’Oip-Sf s’appuient sur son journal de prison pour éclairer la réalité des détenus en France.

Nicolas Sarkozy, qui a pourtant été deux fois ministre de l’Intérieur, a fustigé le laxisme de la justice et s’est prononcé contre les mesures d’aménagement pour les peines supérieures à six mois a eu l’air, au fil des pages de son Journal, de découvrir les réalités du monde carcéral… – Laélia Véron et l’Oip-Sf

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Le choc carcéral

Un choc qui affecte la santé physique et psychique

Le choc carcéral est un état de détresse provoqué par la rupture brutale avec la vie libre. Ce choc est causé par le bruit de la porte de prison qui se ferme, les formalités administratives et l’attribution d’un numéro d’écrou, la fouille à nu et la confiscation de tous les objets personnels. A cela s’ajoute la perte d’intimité et la rupture des liens familiaux et amicaux. Nicolas Sarkozy a subi un choc carcéral allégé car il a connu un protocole d’accueil particulier (accueil par le directeur, relative sympathie des gardiens, date de l’incarcération connue à l’avance laissant un temps de préparation d’un sac et du mental…)

Laélia Véron rappelle que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné la France pour traitements inhumains en 2026 et que le choc carcéral peut évoluer en trouble chronique (dépressions, troubles post traumatiques pouvant aboutir à des tentatives de suicide).

Certains militants de l’anti psychiatrie font d’ailleurs la comparaison entre le choc carcéral et le choc de l’enfermement en hôpital psychiatrique.

L’isolement

Sarkozy a estimé l’isolement d’abord salutaire, puis éprouvant. L’isolement est bel et bien destructeur pour celles et ceux qui en font l’expérience de manière prolongée. Le placement à l’isolement n’est pas seulement une privation de liens sociaux, mais également une privation de stimulation sensorielle (fenêtres bouchées, promenade solitaire dans une cour minuscule, vue extérieure toujours grillagée, peu – voire pas – d’activités extérieures). Nicolas Sarkozy a parlé de “pertes de repères” dans son livre, mais les auteurs Laélia Véron et l’Oip soulignent que les effets négatifs sur la santé physique et psychique s’aggravent avec le temps (exemples : hallucinations, baisse de l’acuité visuelle, troubles alimentaires). Un autre aspect délétère du confinement est son aspect incompatible avec la mission de réinsertion attribuée à la prison, puisque la désocialisation y atteint son paroxysme.

Les relations avec les proches

Les obstacles au permis de visite

L’épouse de Nicolas Sarkozy a pu lui rendre visite dès son premier jour d’incarcération. Or ce régime de visite témoigne “de privilèges ou passe-droits” d’après l’Observatoire français des prisons. De nombreux obstacles se dressent habituellement devant un permis de visite en prison : 

  • en moyenne, 3 à 4 semaines entre le dépôt de demande et l’obtention du permis,
  • la prise de rendez-vous au parloir est compliquée (moyens de communication en panne ou saturés, déficit de créneaux en lien avec la sur population carcérale),
  • le franchissement des contrôles sur place (fouilles, interdiction de certains objets destinés aux prisonniers),
  • les conditions de rencontre sont rarement décentes (locaux insalubres, pas d’intimité, temps limité à 45 min).

L’appauvrissement des familles de détenus

Les familles des détenus subissent un appauvrissement suite à l’incarcération d’un proche. Ce sont la plupart du temps les femmes qui soutiennent les détenus et détenues (femmes, soeurs, mères, filles…) Elles paient pour les déplacements au parloir, mais également pour le cantinage (l’achat des produits à un prix élevé auprès de l’épicerie interne de l’établissement pour améliorer le quotidien ou cuisiner en cellule).

La honte des proches, double peine

Dans son livre sur le procès de Dominique Pélicot et ses coaccusés, Manon Garcia remarque d’ailleurs que cela n’a même pas traversé l’esprit des hommes qui ont violé Gisèle Pélicot qu’ils pouvaient détruire la vie de leurs épouses, de leurs enfants et de toute leur famille.

Je vois ces femmes de tous âges, qui entrent dans la salle, terrorisées de ce que le verdict va signifier pour les leurs, accablées par la honte. Elles ont peur que les journalistes les filment ou les prennent en photo, qu’elles aient à payer, en plus du reste, sous forme de menaces de mort, de harcèlement. – Manon Garcia (Vivre avec les hommes : réflexions sur le procès Pélicot)

La discipline

L’idéologie de la punition

Laélia Véron et l’Oip-Sf regrettent que Nicolas Sarkozy parle peu de la discipline en prison. Ils écrivent que la discipline répressive et arbitraire (variant d’un gardien à l’autre et d’une prison à l’autre) est une “punition dans la punition“. Les personnes détenues ressentent souvent un sentiment d’injustice mêlé à de l’impuissance. Cela peut enclencher une envie de rébellion. On retrouve les même mécanisme que dans les punitions éducatives. Dans son livre La discipline positive, Jane Nelsen propose un modèle pour résumer les résultats négatifs des punitions à long terme : les 4 R de la punition.

  1. La Rancoeur
  2. La Revanche
  3. La Rébellion
  4. Le Retrait (stratégies du “pas vu, pas pris” ou baisse de l’estime de soi)

L’idéologie de la punition traverse toute la société, avec les mêmes effets délétères pour les enfants et les adultes : la punition provoque de la souffrance et entretient la violence (voire, la provoque). Certains détenus punis au mitard entament des grèves de la faim, tentent de se suicider, mettent le feu à leur matelas ou agressent des gardiens.

La violence et la domination

Laélia Véron et l’Oip-Sf écrivent que Nicolas Sarkozy n’a pas vécu la violence en prison. Quand on pense “violence en prison”, on imagine les bagarres entre détenus ou les agressions des détenus sur les surveillants. Cette violence existe et est entretenue par la surpopulation. Pourtant, Laélia Véron et l’Oip-Sf rappellent qu’il y a une omerta au sujet des violences physiques de la part des agents pénitentiaires sur les personnes emprisonnées. L’administration pénitentiaire recense les agressions physiques contre ses agents (4 897 en 2023), mais ne fait pas ce travail pour celles commises contre les détenus par les gardiens.

Santé, pauvreté, longues peines : des facteurs qui ne préparent pas la réinsertion

La prison cible des personnes pauvres et racisées.

Laélia Véron et l’Oip-Sf soutiennent que la prison fonctionne à la fois comme une sanction de la pauvreté et une source de paupérisation. Alors que les associations contre la corruption (comme Anticor) mettent régulièrement au jour des histoires de délinquance financière (la “délinquance en col blanc”) et que les affaires de violences sexuelles éclatent tous les mois mettant en cause des hommes blancs et connus, les prisons ne sont pas remplies de politiques, d’hommes d’affaires ou d’artistes. La moitié des détenus sont sans emploi avant leur incarcération et être sans domicile fixe multiplie par cinq le risque d’être placé en détention provisoire.

La santé est négligée en prison.

Du point de vue de Sarkozy, le système de santé en prison s’est révélé présent et efficace. Or la réalité est plutôt celle de ruptures de suivi médical. Non seulement la prison cumule les facteurs qui dégradent la santé, mais le système de soin dans les prisons est en tension. Les effectifs de soignants sont sous-dimensionnés. Les soins de base sont relativement assurés au sein des établissements, mais l’accès aux soins spécialisés est dégradé (dentiste, kinésithérapeutes, gynécologues, cardiologues…) Le secret médical n’est pas toujours respecté et certains détenus ont peut de ressortir de prison “handicapés” ou “fous” faute de soin.

Une absence de préparation à la réinsertion

Laélia Véron et l’Oip-Sf regrettent que Nicolas Sarkozy ne mentionne pas la carence des moyens en matière d’activités en prison. Les heures de sortie sont en général dédiées à la promenade et l‘offre d’activité est insuffisante : les activités sont réservées à un petit nombre de personnes.  Laélia Véron et l’Oip-Sf parlent du “manque d’une politique nationale réfléchie pour donner à la peine un véritable contenu.”

C’est nier des principes fondamentaux tels le droit à la culture comme instruments d’émancipation indispensable à la “dignité et au libre développement de la personnalité” de l’être humain ou le droit à l’éducation, reconnu comme fondamental aussi bien pour des personnes libres que détenues.

Féminisme, enfantisme et anti carcéralisme sont liés.

Les mineurs en prison

Il n’y a pas que des hommes adultes détenus en France. Laélia Véron et l’Oip-Sf citent le nombre de mineurs détenus : les mineurs représentent 0,9% de la population carcérale (filles et garçons étaient 782 au 1er mars 2026). Les auteurs regrettent que le nombre de personnes mineures enfermées augmente, non pas à cause d’une augmentation du taux de délinquance, mais à cause d’une réponse pénale qui se durcit. On assiste en France à un recours plus fréquent à la détention provisoire et en enfermement plus important des mineurs étrangers non accompagnés.

Savez-vous qu’une femme peut être emprisonnée avec son bébé ? Qu’une ou un mineur peut être condamné à une peine d’emprisonnement à partir de treize ans ? – Laélia Véron et Oip-Sf

Les mineurs doivent bénéficier d’un accompagnement scolaire et culturel en théorie, mais comme souvent théorie et réalité sont différentes. Par ailleurs, comme pour les adultes, les activités de plein air sont négligées.

Les femmes en prison

Les femmes représentent 3,4% des personnes détenues en France en mars 2026. Les femmes subissent des oppressions sexistes :

  • il n’y a que 2 établissements réservés aux femmes (Rennes et Versailles), ce qui renforce leur isolement social et géographique,
  • les femmes sont souvent détenues dans des “quartiers femmes” au sein des prisons pour hommes : cela les pénalise également car les activités sont la plupart du temps non-mixtes. Les femmes ont donc un accès encore plus restreint aux activités sportives, socioculturelles et même aux soins,
  • les femmes subissent un jugement moral car elles ont transgressé les normes liées à leur sexe. Non seulement les femmes ont honte, mais leurs proches leur tournent plus souvent le dos,
  • l’encadrement des tenues est strict (exemple : injonction à porter des soutiens-gorges pour sortir de cellule).

Des bébés en prison

Laélia Véron et l’Oip-Sf soulignent que le cas des femmes incarcérées avec leurs enfants est méconnu. À la fin de 2024, 30 femmes étaient détenues enceintes et 16 bébés vivaient avec leurs mères en cellule. Un enfant peut vivre avec sa mère en prison jusqu’à 18 mois environ. Même si des cellules mères-enfants existent, les enfants subissent l’enfermement. 

Dans son livre Pour elles toutes : femmes contre la prison, Gwénola Ricordeau, militante anticarcéraliste, estime que la prison ne peut pas régler les problèmes des femmes puisqu’elle en génère.

Démanteler la culture de la punition passe aussi par l’anti carcéralisme.

Laélia Véron émet l’hypothèse que tous les détenus pourraient bénéficier du même traitement que Nicolas Sarkozy. Les militants de l’abolitionnisme carcéral estiment même que l’horizon d’une société sans prison est possible et souhaitable. Nous avons décidé en tant que collectif d’abolir la torture, le bagne, l’esclavage, l’exécution publique et la peine de mort; un jour viendra où l’existence de la prison ne sera plus défendable. La sécurité doit être une construction collective et la justice communautaire. Les victimes ont avant tout besoin d’être reconnues dans leur vécu, d’être validées et de trouver du soutien auprès de personnes qui les croient et prennent leur parti. La sécurité passe par ailleurs par la construction d’une justice sociale, d’une meilleure répartition des richesses, par le démantèlement du racisme politique et du patriarcat. C’est également notre rôle en tant que mouvement social.

L’horizon d’une société sans prison ne serait pas seulement une société sans punition, mais une société capable de “faire justice” et où les rapports sociaux seraient décarcéralisés et défliqués. – Gwenola Ricordeau (Tant qu’il y aura des prisons, éditions le passager clandestin)

Pour aller plus loin : Penser au-delà de la surenchère pénale : l’idéologie de la punition est une impasse.

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Source : Ce que Sarkozy n’a pas dit sur la prison : Journal de 87 000 prisonniers de Laélia Véron et Oip-Sf (éditions Tract Gallimard). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur les sites de ecommerce.

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