Le contrôle coercitif : repenser la violence conjugale en violence domestique

Le sociologue américain Evan Stark a développé la notion de contrôle coercitif pour rendre compte du fait que le préjudice principal que les hommes violents infligent dans le cadre du couple et de la famille est politique avant tout et que ces hommes privent leurs victimes (femmes et enfants) de leurs droits fondamentaux et des « ressources nécessaires à la personne et à la citoyenneté ». La majorité des agresseurs sont des hommes et la majorité des victimes sont les femmes et les enfants. Ainsi,  le concept de contrôle coercitif inclut la violation des droits humains fondamentaux des femmes et des enfants (comme le droit à la sûreté, à la liberté, au repos, à la vie, à un niveau de vie suffisant, y compris le droit à la santé et le droit à l’égalité d’accès à la justice) dans une définition contemporaine des violences faites aux femmes, dont la violence conjugale est la forme la plus fréquente.

Le contrôle coercitif est une forme de violence conjugale impliquant des schémas répétés de comportement violent pouvant inclure des violences physiques, sexuelles, psychologiques, émotionnelles ou financières, dont l’effet cumulatif est de priver les victimes survivantes de leur autonomie et de leur indépendance.

Dans son livre Le contrôle coercitif : au coeur de la violence conjugale, Andreea Gruev-Vintila, maîtresse de conférences en psychologie sociale, insiste sur l’importance de parler de contrôle coercitif plutôt que d’emprise ou de violence psychologique dans le cadre de la violence conjugale. Le contrôle coercitif est différent de l’emprise dans le sens où l’emprise prive la victime d’agentivité (de son pouvoir d’agir), braque le projecteur sur le niveau personnel (plutôt que social et culturel) et occulte le fait que la violence des hommes sur les femmes est le résultat d’inégalités structurelles de genre. Comprendre les enjeux du contrôle coercitif permet de comprendre le sens des comportements des femmes victimes (et leur apparent manque de logique qu’on retrouve dans la phrase : “Pourquoi n’est-elle pas partie ?”). Cette apparente inaction des femmes victimes est en réalité la conséquences de l’anticipation des représailles et une manière de gérer la menace chronique, assimilable à un comportement « de survie » pour éviter de « déclencher » la violence de l’agresseur (Salmona, 2016).

contrôle coercitif enfants

Le contrôle coercitif : de quoi s’agit-il ?

La notion de contrôle coercitif donne accès à la réalité de la violence telle qu’elle est vécue par la victime, experte pour décrypter le sens et la menace réelle du comportement de l’agresseur, experte du risque qu’elle encourt avec ses enfants. – Andreea Gruev-Vintila

Un déplacement de perspective avant tout

Andreea Gruev-Vintila rappelle la pertinence du concept de contrôle coercitif par le changement de perspective qu’il porte. On passe de la question : « Pourquoi n’est-elle pas partie ? » à « Comment s’y est-il pris pour l’empêcher ? » On passe de la question « Pourquoi n’a-t-elle pas protégé les enfants de la violence ? » à la question « Comment s’y est-il pris pour la paralyser ? » (comme, par exemple, le fait de rester avec un homme contrôlant et oppressif pour réduire le risque pour les enfants de se retrouver seuls avec lui.)

Ainsi, le contrôle coercitif s’intéresse à la ligne de conduite de l’agresseur plutôt qu’à la ligne de conduite de la victime (qui a des raisons stratégiques de ne rien dire et de rester, ou bien de résister et se rebeller au risque de passer pour l’agresseuse et le “vrai” agresseur pour la victime).

Le contrôle coercitif englobe la violence psychologique, mais va beaucoup plus loin et englobe également le harcèlement, la violence physique, les violences sexuelles, les privations (de téléphone, d’argent, de déplacement…), ainsi que la palette des comportements de contrôle parental quand il y a des enfants (sabotage stratégique de la relation mère-enfant, menaces contre les mères de leur enlever les enfants, accusations contre la mère en utilisant les institutions, procédures en justice pour la priver de la garde…)

Un concept féministe

Le contrôle coercitif s’appuie sur la manière dont la socioculture « construit » la nature des femmes pour pouvoir ensuite leur faire du mal. Dans nos sociétés occidentales, la représentation sociale de l’identité des femmes est « construite » de manière déshumanisante et misogyne, de sorte qu’elle est digne de mépris. Les femmes sont considérées comme soumises, serviables, vouées à la maternité « par nature » et, si elles dérogent à ce rôle, alors elles méritent d’être punies.

Les femmes étant dévalorisées, assignées à des fonctions domestiques (ménage, repas), reproductives (enfantement, éducation) et sexuelles (disponibilité du corps, entretien du corps pour plaire et être sexuellement fonctionnel), alors les hommes peuvent la traiter comme une personne de valeur inférieure. Ce traitement peut prendre diverses formes, à commencer par la privation de droits, la mise en captivité, la persécution, jusqu’à l’extermination en cas de désobéissance ou d’émancipation. La violence physique n’est pas nécessaire pour obtenir la soumission. De plus, cette violence physique peut être de bas niveau et prendre la forme de bousculades ou de saisies qui ne laissent aucune trace.

Le contrôle de la femme par l’homme est un choix. Ce choix ne résulte pas d’une impulsivité, d’une colère mal maîtrisée, d’une jalousie mal régulée ou d’un trait de personnalité. Le contrôle coercitif est permis par un rapport positionnel dans lequel le rôle socialement construit de l’homme est supérieur à celui de la femme. Le comportement observé n’est pas un conflit (symétrique), mais un acte de domination dans une relation inégale (assymétrique). L’homme ne se comporte pas comme avec sa femme dans un rapport positionnel différent, c’est-à-dire qu’il ne déclenche pas de contrôle coerctif avec un supérieur hiérarchique (où l’homme devient le dominé) ou avec des amis (dans l’hypothèse où la relation amicale est symétrique, égalitaire).

Le contrôle coercitif est « genré » dans son but (exercice et maintien du privilège masculin) et dans son objet (subordination féminine). L’inégalité économique femme-homme (c’est-à-dire le fait que les femmes gagnent moins d’argent que les hommes en moyene) est un facteur structurel de vulnérabilité intervenant dans le caractère genré du contrôle coercitif.

Il affecte l’ensemble de la famille, y compris les enfants. L’enfant n’est pas un témoin occasionnel, mais une victime à part entière.

Les manifestations du contrôle coercitif

Une dimension cumulative, chronique et diversifiée 

La gravité réside dans son effet cumulatif et chronique (on ne parle ni d’événements purement réactionnels dûs à une colère ou une ivresse, ni d’un acte isolé). La notion de contrôle coercitif fait référence à la fois au contrôle (pourquoi, le but) et à la contrainte, l’obligation (comment, les moyens). Il se comprend comme une privation de liberté et une atteinte aux droits humains dans le temps et dans un rapport de domination genrée tolérée socialement, avec ou sans violence physique. La domination se traduit par une relation verticale, inégalitaire et rigide où les hommes dominent économiquement, symboliquement, socialement, physiquement, sexuellement les femmes.

Le contrôle coercitif englobe des comportements variés, dont certains se cumulent, comme :

  • l’isolement de la famille et des amis, du travail, de l’école ou de la vie sociale pour détruire la cohésion sociale et toute possibilité de soutien
  • la surveillance des faits et gestes (fouiller le sac ou la liste des appels téléphoniques, poser des mouchards sur le téléphone à l’insu de la femme ou des traqueurs GPS dans le sac…)
  • la restriction des communications et des déplacements (refuser l’usage d’un téléphone ou de la voiture, enfermer à clé, confisquer les papiers d’identité ou les codes d’accès…)
  • la restriction des droits (accès aux ressources financières, à l’emploi, à l’éducation ou aux soins médicaux)
  • la provocation de l’épuisement (surmenage domestique avec des exigences démesurées en termes de propreté ou de cuisine, contrôle des heures de sommeil, charge mentale intégralement portée par la femme et reproches en cas d’oubli, culpabilisation…)
  • la privation matérielle (privation de nourriture ou de vêtements…)
  • l’appauvrissement (prendre l’argent de la partenaire ou lui refuser l’accès à l’argent du compte conjugal, interdire de travailler ou fortement suggérer de ne plus travailler, prendre des crédits en imitant la signature de la femme…)
  • l’humiliation, la dévalorisation, des critiques sur le corps (poids, vergetures, kilos de grossesse, absence de soin de soi…),
  • l‘exploitation du travail, du corps, des capacités et les ressources des victimes (y compris sexuellement, via des pratiques imposées, des viols et l’inceste),
  • la microrégulation des comportements quotidiens associée aux rôles féminins (port obligatoire de certains vêtements, interdiction de certaines tenues considérées comme provocantes, critique des soins apportés aux enfants, refuser de manger un plat cuisiné selon telle manière considérée comme non correcte, demander à la mère d’être plus dure avec les enfants…)
  • la génération d’imprévisibilité (souffler le chaud et le froid, faire des cadeaux puis les reprendre, changer les règles de ménage ou les horaires de repas, imposer de nouvelles conditions pour les dépenses d’argent…)
  • le contrôle de l’emploi du temps (minuter le temps passé dans la salle de bain ou aux toilettes, imposer un jour de ménage, devoir répondre aux SMS en moins de 5 minutes…)
  • la mise en danger de la santé (contraindre à prendre des médicaments ou, au contraire, les cacher, refuser de consulter un médecin…)
  • le chantage émotionnel (“si tu m’aimais, tu…”)
  • le dévoilement d’informations privées ou de photos privées (revenge sex par exemple)
  • l’inversement de la culpabilité (“c’est de ta faute si je t’ai trompée”, “c’est de ta faute si j’ai crié, tu m’as cherché”…)
  • la restriction de la réalité de la femme par l’homme (la perception de la réalité par la femme est biaisée, de même que son image d’elle-même, contaminée par la honte)
  • le harcèlement, la traque, la cybersurveillance de la victime adulte et des enfants
  • la violence physique
  • en cas de tentative d’émancipation, utilisation de tous les recours (y compris judiciaires et physiques, pouvant aller des menaces au couteau jusqu’au meurtre) pour punir la victime de chercher à se soustraire au contrôle
  • le détournement des procédures judiciaires pour garder le contrôle sur la victime et faire triompher le récit de l’agresseur : informations préoccupantes obtenues des professionnels non formés aux dynamiques de contrôle et de coercition, accusations contre la mère d’inventer les violences paternelles, multiplication des procédures pour enterrer la victime sous les frais d’avocat…
  • l’instrumentalisation des enfants post séparation (exiger une garde alternée, empêcher l’accès de l’enfant aux soins spécialisés et adaptés, entraver l’efficacité des soins psychologiques pour guérir le psychotraumatisme de l’enfant…)

Andreea Gruev-Vintila cite l’étude de Biderman (1957) qui a éclairé la création de la « Roue du pouvoir et du contrôle » (Domestic Abuse Intervention Project, DAIP). Cette roue du pouvoir et du contrôle représente les différentes stratégies de contrôle et de coercition employées par les agresseurs conjugaux pour maintenir le pouvoir sur leurs victimes.

contrôle coercitif roue pouvoir

Ainsi, le contrôle coercitif peut inclure la violence physique, mais pas obligatoirement. Les stratégies de contrôle sont plus efficaces quand elles sont cumulées. Elles entraînent un sentiment de peur constante chez les femmes et les enfants, apparentant le contrôle coercitif à de la torture. Cette notion de peur constante est décisive car elle permet de genrer le contrôle coercitif. En effet, les hommes qui se disent victimes de violence de la part des femmes ne vivent pas dans cette terreur ininterrompue, continue.

La perte du privilège masculin est vécue comme une atteinte intolérable et provoque l’escalade de la violence.

C’est en contrôlant autrui que l’auteur de contrôle coercitif se sent en sécurité psychique. Les hommes violents se vivent comme des victimes lorsque leur privilège n’est pas satisfait. C’est la raison pour laquelle le contrôle coercitif s’intensifie quand il y a un risque de séparation conjugale à l’initiative de la femme. 

Quand une personne a un privilège (ici de genre) ou s’octroie certaines libertés comportementales, elle est motivée pour maintenir ces privilèges et les rétablir de quelque manière que ce soit, y compris par l’agression. Cette supposée « privation » d’un privilège est aussi ce qui fonde l’auto-victimisation des auteurs de violence domestique.

Cela explique pourquoi les femmes séparées de leur conjoint au cours des douze derniers mois déclarent davantage de violences que celles encore en couple, particulièrement si elles ont eu des enfants avec cet ex-conjoint.

Pour Andreea Gruev-Vintila, loin d’être des signaux faibles, les tactiques non physiques de contrôle des comportements sont une alerte rouge car ils sont un signe précurseur des féminicides. La séparation menace le contrôle de l’agresseur et des tentatives de réinstaurer ce contrôle apparaissent (menace de suicide, harcèlement moral et judiciaire, arrêt du paiement de la pension alimentaire, procédures judiciaires mensongères pour causer de la détresse et appauvrir les femmes, exigence de garde alternée des enfants, organisation de l’insolvabilité pour éviter de contribuer financièrement à l’éducation des enfants, enlèvement des enfants…)

Un raisonnement en termes de droits humains

Andreea Gruev-Vintila insiste sur le fait que le contrôle coercitif est une question de retrait de liberté et de confiscation des droits pour produire la conformité des femmes et leur extorquer des ressources (reproduction, sexualité, travail domestique, argent). Les hommes s’accaparent les femmes et les enfants pour leur usage personnel et ils peuvent le faire sans avoir peur des conséquences du fait du privilège masculin.

Les hommes exploitent les ressources et les capacités des femmes (psychologiques, matérielles, intellectuelles, reproductives, attentionnelles) en s’appuyant sur les inégalités sexuelles et, de ce fait, les aggravent. Pour comprendre la puissance du concept de contrôle coercitif, nous pouvons raisonner en termes de :

  • droits humains (et d’atteinte sociale, massive et culturellement tolérée, à l’intégrité physique et psychologique des femmes et des enfants).
  • peur continue, ce qui fait dire à certaines féministes que le contrôle coercitif est du terrorisme intime.
  • santé dégradée, à la fois pour les femmes et pour les enfants. Le contrôle coercitif est un stresseur répété et un risque majeur pour des problèmes graves de santé mentale et physique.
  • film (formes de violence sur la durée) plutôt qu’en termes de photo (la violence sur les femmes et les enfants ne peut pas se résumer à un acte violent isolé et ponctuel du côté de l’agresseur et à un sourire forcé des femmes en public car ce sourire de façade permet justement d’éviter les représailles dans l’intimité du côté de la victime).

Conséquences du contrôle coercitif

L’agresseur attaque non seulement les droits et la liberté de ses victimes (femme et enfants), mais aussi l’organisme de la femme et sa capacité à récupérer. C’est la raison pour laquelle Andreea Gruev-Vintila affirme que les conséquences physiques du contrôle coercitif sur les femmes comprennent les blessures aiguës, les douleurs chroniques, les maladies gastro-intestinales, les problèmes gynécologiques, les infections sexuellement transmissibles, y compris le VIH (en lien avec l’infidélité masculine et les rapports sexuels forcés avec le conjoint et parfois avec d’autres hommes), la toxicomanie, un risque de dépression deux à trois fois plus élevé, le stress post traumatique, voire le suicide.

Le contrôle coercitif révèle non seulement ce que la violence fait aux personnes victimes, mais aussi ce qu’elle leur retire : liens familiaux et sociaux, ressources, liberté de mouvement, autonomie, estime de soi, clarté d’esprit, santé, dignité, temps, argent, travail, logement etc. – Andreea Gruev-Vintila

Les comportements d’anticipation des victimes et de gestion des représailles sont liés à la peur chronique et peut se traduire sous la forme d’évitement d’activités, de certaines relations sociales, d’évitement de certaines actions (y compris de soins médicaux ou de dépenses nécessaires au bien-être), de silence.

Un homme tue sa compagne tous les deux à trois jours, parfois aussi les enfants. Les chiffres sont étourdissants : 213 000 femmes victimes de violence conjugale (chiffre 2019 publié en novembre 2020 par l’Observatoire national des violences faites aux femmes), 398 310 enfants (chiffre 2019 publié par le Haut Conseil à l’égalité en 2021). Françoise Brié, directrice générale de la Fédération nationale Solidarité Femmes, citant l’Observatoire National de la Protection de l’Enfance (ONPE), considère que ces chiffres sont encore largement sous-estimés, le nombre d’enfants concernés étant proche de 4 millions. – Andreea Gruev-Vintila, docteure en psychologie

Par ailleurs, le contrôle coercitif exercé par un parent sur l’autre est une atteinte à l’intérêt supérieur de l’enfant. Les femmes sont conscientes du fait que, si elles défendent leurs droits et ceux de leurs enfants, l’agresseur augmentera le niveau de contrôle, de menace, d’intimidation, de coercition sur elles, de même que sur leurs enfants.

Les enfants sont des victimes à part entière (pas seulement des victimes collatérales, ni se simples témoins).

contrôle coercitif pères

L’enfant n’est jamais l’occasionnel « témoin » d’actes ponctuels de violence domestique. Andreea Gruev-Vintila rappelle que tout ce que l’agresseur fait à la mère impacte l’enfant, car l’enfant voit, entend, subit, ressent les restrictions que le père/figure paternelle impose à sa mère. De plus, le contrôle coercitif peut prendre des formes qui touchent à la relation entre une mère et ses enfants :

  • restriction imposée du temps passé par l’enfant avec la mère, avec la famille maternelle ou les amis de la mère,
  • conditions dans lesquelles l’enfant peut avoir certaines activités, loisirs, relations sociales, éducation.

Enfin, un tel père/figure paternelle peut contrôler les conditions dans lesquelles l’enfant a le droit de rire, de penser, d’exprimer une opinion ou d’exprimer ses émotions : « Je suis énervé, ce n’est pas le moment de pleurer », ou, au contraire : « Je suis énervé, ce n’est pas le moment de rire ».

Le contrôle coercitif empêche souvent les enfants de passer du temps avec leurs mères et leurs grands-parents maternels, de visiter les maisons d’autres enfants, et de poursuivre sereinement des loisirs et activités. 

Andreea Gruev-Vintila regrette que la violence éducative fasse tous les ans plus de victimes que le terrorisme, sans engendrer le même sentiment collectif de profonde indignation morale, essentiel pour dissuader les agresseurs (honte publique, perte de réputation) et pour mobiliser les témoins afin de les arrêter. Andreea Gruev-Vintila rappelle que, lorsqu’un comportement ne déclenche pas d’indignation, cela montre qu’il reproduit une norme culturelle (ici, la violence envers les enfants couverte sous un prétexte éducatif et la dénonciation de la violence par les mères comme leur volonté de salir la réputation du père, d’obtenir de l’argent ou de le priver sans raison de ses enfants). Les témoins ont du mal à intervenir pour protéger car les enfants “mériteraient” les châtiments et les femmes seraient des “hystériques manipulatrices“, chacun élevant ses enfants comme bon lui semble, indépendamment de la loi et des droits humains. 

Faire tampon aux comportements de l’agresseur avec les enfants est pour la plupart des mères victimes le facteur décisif dans la décision de rester ou de partir. Ce n’est jamais un « libre » choix de la mère, ni une « simple » réaction post-traumatique (sidération, etc.), mais souvent un comportement guidé par l’intérêt de l’enfant et la volonté de réduire les conséquences sur l’enfant d’une violence parfois invisible aux personnes extérieures, y compris les professionnels. – Andreea Gruev-Vintila

Un mari violent n’est jamais un bon père.

La croyance selon laquelle un homme violent envers sa compagne peut toutefois être un bon père et a le droit de maintenir le contact avec ses enfants a engendré le sacrifice de milliers d’enfants et de mères.

Les enfants qui vivent dans un contexte de contrôle coercitif en sont doublement victimes, car ils grandissent dans un monde de contraintes, comme s’ils vivaient en prison, et aussi comme s’ils avaient leur mère en prison, parfois dans une autre prison, car l’agresseur régule aussi leur relation avec elle, une remarquable tactique d’isolement qui empêche leur soutien mutuel et leur résistance collective face à lui. – Andreea Gruev-Vintila

Non seulement les agresseurs piègent les femmes victimes, les isolent, obtiennent leur obéissance, s’approprient leurs ressources, les empêchent de partir, de s’occuper des enfants comme elles le voudraient, les font revenir si elles réussissent à s’échapper, mais ils leur ôtent aussi la vie ou celle de leurs êtres chers si elles résistent ou désobéissent. Les enfants sont donc victimes dans le sens où ils sont l‘objet de violence éducative paternelle, l’objet de la privation de soins et d’attachement maternel, l’instrument des représailles paternelles (chantage émotionnel, dénigrement de la mère, témoignages forcés devant le juge, voire enlèvement). Dans un cadre d’escalade de la violence, les enfants peuvent devenir orphelins de mère à la suite d’un féminicide, voire être la cible d’infanticide.

Les pères instrumentalisent les enfants.

Les enfants sont covictimes du régime de contrôle et de coercition installé par l’auteur. L’homme violent exerce un nombre remarquable de menaces que ce soit contre les mères ou les enfants. En effet, Andreea Gruev-Vintila écrit que les mères hésitent encore à déposer plainte pour de multiples raisons telles que la peur des représailles du conjoint violent et la peur d’être séparées des enfants.

Les auteurs de contrôle coercitif utilisent les enfants en les contraignant à espionner leur mère ou en menaçant la conjointe de lui enlever les enfants — et même de les tuer — en cas de séparation. 

Malheureusement, les droits des hommes mêmes violents (à l’autorité parentale, au maintien du contact avec les enfants) écrasent les droits des enfants à être protégés de toute forme de violence.

Andreea Gruev-Vintila ajoute que l’agresseur sait organiser son impunité. Il recrute des alliés dans l’entourage de la personne victime et il gagne la confiance des professionnels censés aider les victimes. L’organisation de l’impunité peut aussi passer par la dégradation des relations entre les enfants covictimes (un enfant préféré qui va prendre le parti du père, l’autre bouc émissaire ou ignoré) et un contexte qui favorise les agressions dans la fratrie. Les agresseurs attaquent les femmes en tant que mères (atteinte à l’autorité maternelle, dénigrement des compétences maternelles, – implication d’enfants dans la maltraitance de leur mère, interdiction à la mère d’apaiser les enfants, décrire la mère comme folle, dépressive, enseigner à l’enfant à mépriser la mère…)

Cette atteinte à la parentalité maternelle affecte la relation mère-enfant même lorsque l’agresseur n’est plus physiquement présent. – Andreea Gruev-Vintila

Les enfants victimes de contrôle coercitif développent les mêmes symptômes que les mères.

Les mères et les enfants victimes de contrôle coercitif doivent résister à un tortionnaire familial, qui est à la fois un être proche et une menace, dans un contexte sociétal qui incite femmes et enfants à obéir aux maris et aux pères. Les femmes et les enfants résistent comme ils peuvent, avec leurs seules ressources.

Andreea Gruev-Vintila insiste sur les conditions indispensables pour l’efficacité des soins et pour le rétablissement des enfants : écarter la personne violente de l’environnement de l’enfant et maintenir le lien avec le parent non violent (la mère la plupart du temps). Plus les enfants sont jeunes, plus les conséquences du contrôle coercitif sont graves, même si l’arrêt des violences autour de l’enfant et un suivi spécialisé peuvent lui permettre de récupérer.

Plus cet effet est précoce, plus l’organisme est vulnérable, plus son développement neurocérébral et général en est marqué. Par conséquent, plus son besoin de prise en charge spécialisée augmente. Cet argument à lui seul devrait commander l’attribution de l’autorité parentale exclusive au parent non violent pour permettre le suivi adapté et spécialisé des enfants covictimes. – Andreea Gruev-Vintila

Andreea Gruev-Vintila écrit que les enfants covictimes de contrôle coercitif mettent le droit et la protection de l’enfance face au défi de s’actualiser. L’intérêt supérieur de l’enfant devrait toujours l’emporter (et non pas l’intérêt du père violent à maintenir des contacts dans le cadre d’une coparentalité, cette coparentalité étant le prétexte à de nouvelles violences contre la mère et l’enfant).

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Source : Le contrôle coercitif : au coeur de la violence conjugale d’Andreea Gruev-Vintila (éditions Dunod). Disponible en médiathèque, en librairie ou en ecommerce.

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