Comprendre l’enfantisme

Claire Bourdille est la fondatrice du Collectif Enfantiste et autrice du livre Enfantisme : la nouvelle révolution (éditions La Mer Salée). Le Collectif Enfantiste est un collectif d’activistes qui vise à mobiliser la société autour des questions liées à l’enfance, et en particulier à dénoncer toutes les formes de violences subies par les jeunes personnes (bébés, enfants et adolescents).

Enfantisme adultisme

En France, 8 parents sur 10 ont eu recours à la violence éducative ordinaire. Vous savez, la fameuse claque, celle qui vous « éduque ». Imaginez la violence pour vous, adulte, de recevoir une claque. Alors pour un ou une enfant… En France, 3 enfants par classe de CM2 sont victimes d’inceste. On ne parle des enfants que pour parler délinquance, jamais pour les présenter comme des victimes. La réalité est détournée. – Claire Bourdille

Comprendre l’adultisme : la domination adulte nous imprègnent tous et toutes

Claire Bourdille nomme adultisme le système d’oppression exercé par les adultes sur les enfants. Pour elle, l’adultisme est une forme de discrimination et un rapport de pouvoir fondé sur l’âge et le statut majeur-mineur, au profit des adultes et au détriment des jeunes personnes. De fait, tous les adultes sans exception dominent les enfants. L’enfantisme est au féminisme ce que l’adultisme est au sexisme. Comme le sexisme, l’adultisme permet l’installation d’un continuum de violences, souvent banalisées (“une fessée sur la couche, ça fait pas mal”), justifiées sous couvert d’éducation et invisibilisées (y compris par les personnes censées protéger les enfants, comme l’illustre le fait que seuls 3 % des viols et agressions sexuelles sur enfants aboutissent à une condamnation, et seulement 1 % dans les cas d’inceste.)

Souvent, les pratiques de privation (punition, privation de lien comme l’isolement forcé appelé le “coin”, privation de dessert…) et les violences psychologiques (chantage, menace, ultimatum, surnom moqueur…) ne sont pas identifiées comme des violences.

Bien que le seuil de tolérance sociale à la violence sur les enfants baisse, ce seuil reste assez élevé pour que les fessées soient encore tolérées et que certaines pratiques d’isolement soient médiatiquement conseillées (comme le coin). 

Claire Bourdille nous invite tous et toutes à être enfantistes, dans un pacte individuel et collectif :

  • respecter la dignité et l’intégrité de tous les enfants,
    • en toutes circonstances (dans les familles, dans les institutions relevant des services publics, dans les lieux publics, dans le cadre de violences conjugales dans les couples adolescents, dans le cadre de harcèlement scolaire, cyberharcèlement…),
    • en tous lieux (écoles publiques et privées, périscolaire, foyers de l’enfance, clubs sportifs, lieux religieux, instituts médico-éducatifs, cabinets médicaux, hôpitaux, monde numérique…) 
    • dans une perspective multidimensionnelle afin de prendre en compte tous les facteurs de vulnérabilité (filles, enfants en situation de handicap, enfants non blancs, enfants LGBTQI, enfants placés relevant de l’Aide Sociale à l’Enfance, enfants des familles pauvres, parfois à la rue…),
  • choisir d’intervenir pour les protéger.

L’adultisme repose sur une idéologie selon laquelle les adultes posséderaient des facultés et une légitimité supérieures, ce qui justifierait une hiérarchisation arbitraire des âges et l’exercice d’un pouvoir social, politique ou éducatif unilatéral sur les plus jeunes. De là naissent autorités, inégalités, discriminations et violences. – Claire Bourdille

L’enfantisme : ouvrir les yeux sur un déni collectif

Un préjugé positif systématique envers les adultes, qui masque la violence adultiste

De la domination adulte résulte une suspicion systématique envers la parole des enfants, ainsi qu’une minoration voire une négation de leur souffrance allant jusqu’à la responsabilisation (les enfants chercheraient les limites donc mériteraient les gifles ou provoqueraient les adultes en les aguichant donc seraient responsables des agressions sexuelles).

À l’inverse, les adultes bénéficient d’un préjugé positif systématique, surtout si ces adultes représentent une autorité (médecin, curé, enseignant, entraîneur sportif, avocat, juge aux affaires familiales, policier…) De plus, les droits des parents sont souvent placés au-dessus de l’intérêt supérieur de l’enfant, protégeant d’abord « le lien parental » au risque d’obliger un jeune à être sous l’autorité d’un parent violent, voire incesteur. Bien que des violences et des agressions sexuelles sur les enfants soient dénoncées tous les jours, ce préjugé positif participe à la protection des institutions plutôt que des enfants. De nombreux enfants ne parlent pas, tandis que d’autres s’expriment, mais ne sont pas entendus. Ce n’est pas tant la parole des enfants qu’il faudrait libérer, mais l’écoute des adultes et la prise au sérieux des enfants qu’il faudrait affirmer.

En 2024, en France, 57 311 enfants ont été identifiés comme victimes dans le cadre de plaintes déposées pour violences physiques commises au sein de la famille. Par ailleurs, les adultes, souvent dans le déni, ne se reconnaissent pas comme auteurs ou autrices de violences parentales. En conséquence, les violences faites aux enfants sont largement sous-estimées. On baigne dans un déni collectif, culturel et social et la famille est en réalité le lieu le plus à risque pour les enfants.

Le déni de la sensibilité des enfants

Claire Bourdille regrette que les adultes aient du mal à se décentrer de leur propre vision du monde et qu’ils oublient que les enfants et les adolescents n’ont pas les mêmes clés pour comprendre le monde et les autres, pour nommer, pour coordonner leurs gestes et appliquer des consignes. L’enfantisme est une invitation à comprendre ce que les jeunes personnes ressentent, ce dont elles ont besoin, au lieu de projeter nos attentes d’adultes. Les bébés, les enfants, les adolescents sont des êtres humains vulnérables, porteurs de besoins et de droits, dont la dignité et l’intégrité tant physique que psychique a autant de valeur que celles des adultes. Le déni de la sensibilité des enfants entraîne l’insensibilité des adultes aux vécus, émotions et souffrances des enfants et des adolescents.

Deux défis majeurs se présentent à l’enfantisme

  1. Arriver à garantir la protection des jeunes tout en respectant leur liberté et leur autonomie.
    • En effet, des adultes pédocriminels chercheront toujours à détourner les mouvements de libération de la jeunesse pour légitimer leurs actes, sous couvert de la volonté et du consentement des jeunes d’entretenir des relations amoureuses et sexuelles avec des adultes.
  2. Garantir les droits des jeunes (comme définis par la Convention Internationale des Droits de l’Enfant) et l’intérêt supérieur de l’enfant, sans imposer une vision culturelle occidentale comme une perspective universaliste.
    • Par exemple, dans certaines cultures, ce n’est pas l’âge chronologique, mais les compétences acquises et les responsabilités assumées qui définissent ce qu’est un enfant. L’âge n’est pas une référence significative, la date de naissance n’est souvent pas considérée comme importante. Marie-Bénédicte Dembour, professeur de loi et d’anthropologie, met en garde contre deux extrêmes : l’universalisme comme « arrogance » et le relativisme comme « indifférence ».

L’histoire des violences sous couvert d’éducation est liée à celle des violences sexuelles.

La domination exercée sur les enfants pour les soumettre ne s’est pas limitée aux violences physiques ou psychologiques. Les corps des personnes définies comme inférieures ou subalternes par les dominants (femmes, enfants, personnes racisées, précaires, minorités de genre, en situation de handicap) y sont perçus comme disponibles, soumis à l’autorité de ceux qui exercent le pouvoir. Ils sont, au sens littéral, traités comme des propriétés. Cette notion de possession se retrouve dans l’expression “chef de famille“.

Claire Bourdille rappelle que l’imaginaire des enfants ne fabrique pas de vocabulaire, d’images ou de scénarios d’agressions complexes sans les avoir vécues ou vues. L’inceste demeure massivement présent dans notre société : 6,7 millions de Françaises et de Français sont concernés, dont 78 % de femmes et 22 % d’hommes. Ces chiffres déjà tragiques ne prennent pourtant pas en compte les personnes mineures actuellement victimes, ni celles qui se sont suicidées. On peut dès lors parler d’une culture de l’inceste : une culture qui protège les agresseurs et sacrifie les victimes (dans l’enfance, mais aussi à l’âge adulte parce que les conséquences psychotraumatiques se manifestent tout au long de la vie). Les institutions étatiques ne sont pas conçues pour prendre en charge les violences sexuelles, encore moins celles subies par les enfants.

Un certains nombre d’enfants et de situations sont oubliés des discours sur l’enfance.

Claire Bourdille estime qu’on ne peut pas penser le pouvoir d’agir des enfants sans prendre en compte l’ensemble des systèmes d’oppression qu’ils et elles subissent. Les enfants ne vivent pas hors des structures sociales et peuvent à ce titre être victimes de violences croisées (à la croisée de l’adultisme et du racisme ou à la croisée de l’adultisme et de la discrimination envers les personnes en situation de handicap par exemple).

Claire Bourdille cite plusieurs oubliés des discours sur l’enfance : 

  • Les enfants en situation de handicap : un enfant handicapé est jusqu’à cinq fois plus exposé aux violences sexuelles qu’un enfant sans handicap.
  • Les personnes mineures issue de l’immigration. Fatima Ouassak, militante écologiste et antiraciste, parle de la désenfantisation des personnes mineures issue de l’immigration : « Aux yeux de l’Institution, ils ne sont pas perçus comme des enfants, mais comme des adultes problématiques en devenir.
  • Les enfants placés (en famille d’accueil, en foyer de l’ASE, en hôtel) : les enfants placés ne sont les enfants de personne et s’il n’y a pas de parents pour réclamer leur protection, personne ne la réclamera. La maltraitance et l’exploitation de ces jeunes (comme les mineurs victime de prostitution) sont fréquentes. Claire Bourdille rappelle qu’être enfantiste, c’est prendre en considération l’ensemble des enfants, y compris ceux et celles qui n’ont pas de parents protecteurs.
  • Les violences commises par des personnes mineures (dont harcèlement scolaire, couples adolescent, violence sexuelle entre mineurs). Ces violences sont le prolongement des relations hiérarchiques, empreintes de violences dans lesquels les enfants baignent, et d’éventuels traumatismes précoces, invisibles et non pris en charge. Le simple fait d’être exposé à de la pornographie ou à des actes relevant de l’incestuel sont déjà des violences sexuelles.
  • Les enfants covictimes de la violence conjugale : on considère les enfants comme de simples témoins passifs de la violence d’un père sur la mère, et non comme des victimes de la violence paternelle. Certains parents (la plupart du temps, les pères) sont si habiles qu’ils manipulent tout un système médical et judiciaire. Le contrôle coercitif peut aller jusqu’au meurtre (féminicide et infanticide).
  • Les enfants appartenant à la communauté LGBTQI, victimes d’homophobie et de discrimination, de harcèlement, pouvant mener au suicide (les suicides des jeunes homosexuels et bisexuels seraient 2 à 3 fois supérieurs à ceux des hétérosexuels).
  • Les enfants exploités au travail, esclavagisés (et pas seulement dans les pays du Sud global).

Comprendre l’enfantisme

Les violences faites aux enfants et aux adolescents sont partout, l’enfantisme (presque) nulle part.

Là où il y a des enfants, il y a des agresseurs. Ce constat s’impose dans toutes les sphères de la société. – Claire Bourdille

Les violences sur les jeunes personnes s’inscrivent dans des systèmes historiques de domination, dans lesquels certains corps sont vus comme disponibles, inférieurs et exploitables. Le patriarcat, le capitalisme, le colonialisme, le racisme, l’homophobie, le validisme (discrimination des personnes handicapées) ont tous en commun d’avoir reposé, à un moment ou à un autre, sur le contrôle, la discipline et la négation des corps. Dans cette histoire, le corps de l’enfant est l’un des corps les plus dominés et exploités, au nom de l’ordre social. Ainsi, le viol est utilisé comme arme de terreur adultiste et familiale. Pas d’enfantisme sans lutte multidimensionnelle.

Comme les enfants n’ont pas les modèles pour comprendre ce qu’il ou elle traverse et n’ont pas toujours les “bons” mots pour décrire leur expérience, c’est aux adultes de reconnaître les signes, de nommer les choses, d’agir pour protéger.

Aucun lieu n’est sûr pour eux et elles – famille, entourage, loisirs, école, établissements de santé ou de protection de l’enfance. Si le système familial permet le silence, on retrouve ce même mécanisme au cœur de nos institutions : des agresseurs, mais aussi des personnes qui couvrent, minimisent, se taisent, parfois par peur. La peur de briser la famille devient, dans l’institution, la peur de perdre son emploi, de dénoncer ses collègues, de remettre en question son engagement, de douter de son efficacité. – Claire Bourdille

Nous portons tous et toutes des biais adultistes encore à déconstruire. Abandonner un modèle hiérarchique, où l’adulte impose et corrige, est difficile car la société (média, justice, corps médical, système scolaire, hiérarchie dans le monde de l’apprentissage et du travail…) a tendance à décourager cette perspective. Rien ne facilite la transition vers une relation plus équilibrée, dans laquelle l’enfant devient un réel partenaire, un sujet à part entière dans une démarche d’égale dignité. Toutefois, nous pouvons prendre part à ce mouvement réellement révolutionnaire, dans nos relations interpersonnelles et dans nos engagements publics (associatifs, politiques, professionnels, syndicaux…) Par ailleurs, nous devons apprendre à faire confiance aux enfants , les prendre au sérieux, les voir comme compétentes et à les laisser prendre des initiatives pour leurs propres luttes.

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