Enfantisme moral ou enfantisme politique ?

À l’image de l’antiracisme, l’enfantisme peut être un mouvement moral ou un mouvement politique. L’enfantisme est un mouvement social et politique qui vise l’égalité de respect, des droits et de la dignité entre les adultes et les enfants. Ne laissons pas les droits des enfants être récupérés par des mouvements punitivistes et dépolitisés. Politisons nos luttes et activons un contre-pouvoir enfantiste.

enfantisme politique

Antiracisme moral et antiracisme politique : une histoire du mouvement social à considérer

L’antiracisme moral : une posture individuelle

L’antiracisme moral cible les préjugés individuels et la haine interpersonnelle (par exemple : le fait d’adresser une insulte raciste basée sur la couleur de peau ou la religion). Le racisme est réduit à une opinion immorale ou un comportement individuel condamnable. L’antiracisme appelle à la tolérance, au vivre-ensemble en mobilisant des valeurs universelles et humanistes. Les militants de l’antiracisme politique lui reprochent un antiracisme de façade parce que l’antiracisme moral repose sur l’idée que le racisme peut être combattu en le déconstruisant à l’échelle individuelle (via la lecture de livres prônant le vivre ensemble aux enfants par exemple). L’antiracisme moral s’est institutionnalisé et est porté par des organisations comme SOS Racisme, émanant du Parti Socialiste.

L’antiracisme politique : un pacte racial

Pour contre la tendance développement personnel de l’antiracisme moral, des militants se sont organisés en structures autonomes et autogérées (en dehors des partis politiques). On peut citer le Comité Adama, le collectif Urgence notre police assassine, le média PDH (Paroles d’Honneur) ou le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), devenu CCIE après leur dissolution par le gouvernement.

Ces groupes visent à porter la voix des quartiers d’immigration et des personnes d’ascendance africaine. L’antiracisme politique s’attache à montrer que le racisme est structurel, systémique et que la France est un état raciste et racial. Ce mouvement raisonne en termes d’organisation de la société qui séparent les blancs et les non blancs. Les blancs sont des individus qui bénéficient du rapport de domination raciale et ont intérêt à rester blancs (dans le sens où être un renégat équivaut à renoncer au privilège blanc). Le racisme est vu comme incrusté dans les lois, la police, l’économie et les institutions publiques et il est l’héritage d’un passé colonial et esclavagiste.

Des parallèles à faire avec l’enfantisme en tant que mouvement social et politique

La figure du monstre : pratique pour masquer la banalité des violences sur les enfants

L’enfantisme moral cible les actions individuelles et jugent les adultes qui maltraitent les enfants comme des “monstres“. Or les adultes qui maltraitent les enfants ne sont pas des monstres : ils sont nombreux et agissent sous couvert d’éducation, maltraiter les enfants est la norme sociale (dans un continum de violence, allant du chantage à la douche froide, en passant par la fessée et l’isolement forcé).

On le voit de manière flagrante avec les affaires de pédocriminalité : les pédocriminels sont vus comme des personnes inhumaines, alors même que la pédocriminalité (dont l’inceste) concernent des millions de victimes (estimation à 5,4 millions le nombre de victimes de violences sexuelles dans l’enfance en France, soit 10 % de la population, tous âges confondus, hommes et femmes). Par définition, s’il y a plusieurs millions de victimes, il y a plusieurs millions d’auteurs et autrices de violences sexuelles sur les enfants.

Par ailleurs, selon le baromètre publié en avril 2026 par la Fondation pour l’enfance, 37 % des parents français ont reconnu avoir recours à des violences physiques (comme la fessée ou la gifle) au cours de l’année. En estimant à 15 millions les parents dans les foyers avec des enfants de moins de 18 ans, alors cela signifie qu’environ 5 millions de parents français ont recours aux violences physiques. On est loin de l’exception, des monstres, des marâtres folles.

Une contre offensive réactionnaire parmi le personnel politique

Au niveau politique et médiatique, les violences faites aux enfants sont minimisées, voire encouragées. C’est ainsi qu’en 2002, François Bayrou, alors candidat à l’élection présidentielle, a utilisé l’expression « claque éducative » pour justifier la tape qu’il a infligée à un jeune garçon qui tentait de lui faire les poches. En 2025, il a ravivé cette polémique en qualifiant de nouveau ce geste de « tape de père de famille » et de « geste éducatif ».

En 2024, Gabriel Attal a utilisé l’expression « Tu casses, tu répares, tu salis, tu nettoies, tu défies l’autorité, on t’apprend à la respecter » pour affirmer que les actes de délinquance du quotidien devaient être traités avec des sanctions éducatives (notamment via la création de travaux d’intérêt généraux pour les mineurs de moins de 16 ans). C’est oublier que les jeunes respectent les règles parce qu’ils respectent la personne qui les énonce. Respect et humiliation sont incompatibles; le respect se gagne dans une relation d’équidignité. C’est également oublier les conditions sociales et économiques qui produisent les actes de délinquance. Ces actes de délinquances peuvent être des manifestations après des violences policières sur les jeunes des quartiers, des manifestations écologiques (contre des méga bassines par exemple) ou une rébellion contre les mesures islamophobes (comme l’interdiction des abbayas dans les écoles). Derrière une apparent neutralité, les annonces d’Attal visaient particulièrement la jeunesse issue de l’immigration (en particulier associée aux révoltes de 2023 suite au meurtre policier de Nahel Merzouk à Nanterre).

Activons nous-mêmes un contre-pouvoir enfantiste (puisque les médias dominants ne le feront jamais)

Médiatiquement, sont régulièrement invités à s’exprimer des intervenants réactionnaires, prônant des méthodes de dressage du sommeil et des approches punitives. Ces méthodes peuvent être séduisantes parce qu’elles ne viennent pas interroger les structures de la société dans laquelle nous vivons avec nos enfants. Pourquoi chercher des méthodes pour faire dormir les bébés ? Parce qu’il faut se lever le lendemain pour aller travailler, parce qu’il faut emmener les aînés à l’école, parce que les pleurs des bébés réactivent notre mémoire traumatique et nous mettent en tension, parce que nous ne pouvons pas nous caler sur le rythme de sommeil des bébés et dormir en journée, parce que nous manquons de soutien pour prendre le relais… Nous sommes soumis dès le berceau au rythme infernal du monde du travail, puis de l’école. Or les médias et le personnel politique sont les gardiens de cet ordre bourgeois puisqu’ils en tirent des profits symboliques et économiques. Ils n’ont aucun intérêt à cultiver un contre-pouvoir enfantiste. Ce contre pouvoir, c’est en revanche le nôtre et c’est à nous de le coconstruire avec les jeunes, de le défendre, de prendre les voix des jeunes personnes au sérieux et leur donner de la force. 

L‘enfantisme politique refuse l’idéologie de la punition en tant que réponse fourre-tout, tant pour les enfants que pour les adultes. L’enfantisme en tant que mouvement social incluent la protection des droits de tous les enfants et envisage la domination adulte comme une structure sociale, qui bénéfice à tous les adultes (femmes comme hommes) et qui exerce une oppression sur tous les jeunes.

L’enfantisme politique, au-delà de la sphère familiale

L’enfantisme n’est pas ni du soutien à la parentalité ni un guide d’éducation pour être un “bon” parent. Il s’agit de pointer un système de domination et une culture qui humilie, infériorise, bafoue la dignité, silencie et maltraite les jeunes personnes. De même que l’antiracisme politique ne vise pas l’emprisonnement de chaque personne qui émet des opinions racistes (ce serait matériellement impossible car notre système judiciaire ne pourrait pas absorber la quantité de plaintes), l’enfantisme politique ne vise pas l’emprisonnement de chaque adulte qui maltraite un enfant (rappelons que 5 millions de parents français ont recours aux violences physiques malgré la loi dite « anti-fessée » adoptée en 2019 et on estime qu’il faudrait enfermer plus de 500 000 personnes en France si tous les cas d’inceste étaient dénoncés et traités judiciairement).

Il s’agit de mettre en lumière une domination spécifique aux enfants et adolescents qui a lieu quotidiennement et invisiblement dans tous les pans de la vie sociale, et qui est exercée par les adultes de tous âges, de tous sexes, de toutes origines, de toutes professions, de toutes religions, de toutes classes économiques.

L’enfantisme : un mouvement intégral

L’enfantisme politique est intersectionnel.

L’adultisme est un système d’oppression à la croisée du féminisme, du racisme, du validisme, du classisme, de l’homophobie, de la transphobie. L’enfantisme, comme lutte contre l’adultisme, est indissociable des luttes anticapitalistes et écologistes car la brutalité capitaliste entraîne une organisation de la société inadaptée aux besoins des enfants et des parents, dégradant les liens humains et l’habitabilité de la planète. Nous vivons dans une société adultiste qui :

  • sépare les petits humains de leurs parents très tôt (sous couvert d’indépendance financière des femmes et d’autonomie des petits),
  • prive les parents de repos et d’un soutien communautaire (sous couvert de croissance économique),
  • valorise la conformité au détriment des besoins (sous couvert de vie en collectivité),
  • impose une tyrannie des emplois du temps (sous couvert d’instruction),
  • met en valeur des espaces sans enfants (sous couvert de tranquillité),
  • surveille et punit la jeunesse (sous couvert d’autorité),
  • prive les jeunes handicapés de droits et d’opportunité (sous couvert d’efficacité et de coût),
  • dégrade la qualité de ses services publics à destination de la jeunesse, comme le financement des services d’aide à l’enfance ou des centres de loisirs (sous couvert de compétitivité),
  • emprisonne les mineurs non accompagnés (sous couvert de maintien de l’ordre),
  • place des enfants relevant de l’Aide Sociale à l’Enfance dans des conditions indécentes (sous couvert de protection),
  • échoue à protéger les enfants covictimes de la violence conjugale (sous couvert de maintien des liens avec le père),
  • légitime les violences policières sur les jeunes issus de l’immigration postcoloniale (sous couvert d’une mission civilisatrice),
  • ignore l’ampleur des violences sur les enfants (sous couvert d’éducation).

L’enfantisme doit être antivalidiste. Le validisme est un système d’oppression et de discrimination systémique qui fait des personnes valides (sans handicap physique, sensoriel, mental ni psychique) la norme sociale. Il infériorise, marginalise ou exclut les personnes en situation de handicap en partant du principe que les corps et les esprits valides sont supérieurs. Ainsi, les enfants handicapés sont 2,9 fois plus exposés aux violences sexuelles en moyenne. Ce risque grimpe à 4,6 fois plus en cas de trouble cognitif ou de déficience intellectuelle. En France, le taux de harcèlement en milieu scolaire touche environ 2 % à 5 % des élèves selon les niveaux et les enquêtes institutionnelles récentes du ministère de l’Éducation nationale : 3 % des écoliers, 4 % à 5 % des collégiens et 2 % à 4 % des lycéens sont concernés par des situations de harcèlement avéré. Environ 8 % des élèves en situation de handicap déclarent subir du harcèlement (ce taux monte à 9,2 % pour les filles). Les enfants en situation de handicap sont donc plus victimes de violence. Une autre population particulièrement ciblée par les violences est la communauté LGBTQ. En France, environ 54 % à 71 % des jeunes LGBTQ déclarent avoir été victimes de harcèlement ou de violences au cours de leur scolarité (là encore, le taux est nettement supérieur à celui de la moyenne générale des élèves).

L’enfantisme n’est pas synonyme de féminisme.

Notre société est adultiste laisse des enseignantes et enseignants, des ATSEM (Agent Territorial Spécialisé des Écoles Maternelles), des AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap), des animateurs et animatrices, des pédiatres, des psychologues ou psychiatres maltraiter des enfants (les tirer par le bras, leur crier dessus, les priver d’aller en récréation, leur mentir ou les menacer, ne pas demander le consentement pour réaliser un acte médical etc). L’enfantisme n’est pas à confondre avec le féminisme car les professions du care sont en majorité occupées par des femmes et c’est précisément dans ces situations où un adulte est en situation de supériorité que des actes violents émergent.

Lire aussi : Les micro-violences à l’école : voir la vérité, résister et créer une contre culture de gestes professionnels éthiques

Par ailleurs, l’inceste peut également être le fait de femmes (mères, soeurs, cousines, grands-mères, tantes…) et certaines mères ne portent pas plainte quand leur enfant révèle des faits d’inceste. De même, des policières, des avocates et des magistrates participent au scandale d’État que représente le traitement judiciaire de l’inceste (en France, seuls 3 % des viols et agressions sexuelles sur les enfants aboutissent à une condamnation). Il ne peut pas y avoir de culture de l’inceste et de culture de la punition sans la participation des femmes.

Un continuum de violence mis au jour par l’enfantisme politique.

L’adultisme permet l’installation d’un continuum de violences, souvent banalisées (“une fessée sur la couche, ça fait pas mal”), justifiées sous couvert d’éducation et invisibilisées (y compris par les personnes censées protéger les enfants). L’enfantisme, c’est remettre en question le fait que les droits des adultes soient placés au-dessus de l’intérêt supérieur de l’enfant. Les bébés, les enfants, les adolescents sont des êtres humains vulnérables, porteurs de besoins et de droits, dont la dignité et l’intégrité tant physique que psychique a autant de valeur que celles des adultes. L’enfantisme est en quelque sorte un processus de dévoilement qui invite à écouter les voix des jeunes et les prendre au sérieux.

L’enfantisme politique, c’est également porter notre attention sur la manière dont le budget de l’État est réparti. L’adultisme se traduit par exemple dans le fait que certaines écoles publiques demandent aux parents d’élèves d’acheter des ramettes de papier. L’insuffisance de dotations pour financer le système scolaire public est bien la preuve que l’enfance est une quantité négligeable et négligée.

Pour aller plus loin : La non égalité devant l’impôt : question inséparable des luttes enfantistes

Dans une société structurée autour de la domination adulte, la rébellion et la résistance des jeunes est vue comme une attaque à l’idée que les adultes se font d’eux-mêmes, comme des supérieurs intouchables voués à détenir le monopole de l’autorité. Les adultes justifient leur violence par l’expression “c’est pour ton/ son bien” et c’est précisément cette articulation que nous devons défaire. 

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Pour aller plus loin : Enfantisme : la nouvelle révolution de Claire Bourdille (éditions La Mer Salée) est disponible en médiathèque, en librairie ou sur les sites de ecommerce. 

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